La
ballade Cévenole :
Cela
faisait près de deux heures qu’il roulait, sur cette route tortueuse, dans
des paysages montagneux et vallonnés; les virages se succédaient, les uns après
les autres, de telle façon qu’il ne pouvait aller très vite, et pourtant,
l’heure approchait: il serait probablement en retard.
Grégory se souvenait de son enfance et de ce livre qu’il avait dévoré, puis
lu et relu, ce livre de Stevenson qui quitta Le Monastier, avec, pour seul
compagnon de voyage, un âne; quel était donc le titre de cet ouvrage ? :
l’auteur était passé par là: Grégory compris pourquoi ce périple de
Stevenson fut aussi difficile et cocasse.
L’heure approchait et son coeur battait déjà plus vite; décidément, il
serait bien en retard: foutue route.
Mais quelle était donc cette idée que de venir rencontrer Myriam dans ce coin
perdu; c’était elle qui avait proposé ce rendez-vous, cette première
rencontre, et il avait accepté, sans hésiter, trop heureux d’en arriver à
ce qui était inéluctable, depuis près de trois mois:” voyons nous”avait
elle dit, au téléphone et il avait accepté avec empressement; ce serait donc
chose faite, bientôt, très bientôt, juste derrière ce dernier lacet.
Dans le petit appartement, Cosi Fan Tutte inondait l’ambiance: “soave sia il
vento...”; Myriam accompagnait du geste et de la voix l’opéra de Mozart, en
s’affairant, telle une tornade, à ses derniers préparatifs.
Je suis sur qu’il ne viendra pas se disait-elle, en même temps qu’elle
mimait les mesures de l’orchestre.
Si, il viendra, il en avait tellement envie.
Leur activité professionnelle les avait fait se rencontrer, au téléphone;
puis, d’appels en réponses, leur passion de la musique de Mozart les avait
rapprochés tellement qu’ils avaient décidé de se voir; qui eut l’idée le
premier ? Myriam ne s’en souvenait plus; elle, peut-être.
Elle stoppa Cosi sur “E amore un ladroncello”, ferma sa porte et parti, le
rendez-vous étant à près d’une heure: elle serait sûrement un peu en
retard, mais se dit qu’il faut toujours faire attendre.
La place du village était inondée de soleil; les arbres dessinaient une ombre
faible sur le sol car midi se profilait.
Grégory fit une première fois, le tour de la place: personne ne correspondait
au signalement de Myriam;
puis il se gara et attendit: il était encore une fois en avance; décidément,
il était toujours en avance.
Il épia et scruta chaque passante; elle ne viendra pas, ce rendez-vous était
trop....
Quelqu’un toqua à la vitre; Grégory se retourna et vit Myriam: brune, immensément
brune, des yeux d’un noir profond, des lunettes finement ciselées, et un
sourire à couper le souffle.
Grégory, s’avança t-elle.
Myriam, bafouilla t-il.
Et ils répondirent oui, de concert, en s’esclaffant.
Il descendit de son auto, lui prit la main: bonjour, Myriam.
Bonjour Grégory, heureuse de vous connaître, le téléphone, c’est bien,
mais comme ça, c’est mieux.
Elle se rapprocha et l’embrassa furtivement, trop peut-être....
Ils rougirent tous deux en même temps: le premier pas était fait; ils allaient
parler de Mozart, de ses oeuvres: la journée n’y suffirait pas, et ce serait
une nouvelle occasion de se retrouver.
Le repas se déroula dans une ambiance un peu lourde, chacun n’osant parler.
Myriam engouffra une choucroute de la mer à faire pâlir tout bon alsacien. Grégory,
lui, ne mangea quasiment rien, impressionné qu’il était par la douceur
qu’elle dégageait à chacune de ses remarques.
Que pensez vous de l’influence de la musique de Mozart sur le genre humain,
lui demanda t-elle, le plus sérieusement du monde, en le scrutant intensément
.
Grégory ne s’attendait pas à une question aussi vaste et complexe; il avait
plus ou moins préparé quelques phrases du genre”les concerto pour piano sont
ce qu’il a fait de mieux”, ou encore” ses symphonies, quelle beauté,
quelle puissance”, “et ses opéras, quel régal et leur actualité est
toujours bien de notre temps”.
L’influence de la musique de Mozart, chère Myriam, sur le genre humain,
c’est, comme qui dirait, les ...sensations que procurent cette musique, le
bonheur qu’elle donne à chacun qui veut bien l’écouter attentivement;
d’ailleurs, le sentiment de Mozart se ressent: tristesse, joie, mélancolie,
gaîté, insouciance, amour aussi, dans chacune de ses oeuvres. La musique de Mozart, Myriam, c’est le bonheur assuré.
Grégory eut vraiment l’impression d’être passé à coté du sujet, d’être
ridicule mais Myriam ne lui fit aucun reproche, ne se moqua point.
Ils parlèrent aussi de leur vie, de leur entourage, de leur métier qui leur
avait permis de se côtoyer.
Mais, instinctivement, la conversation revenait sur Mozart, tel un leitmotiv.
Grégory avait préparé une question sur les quatuors; Myriam n’en n’avait
pas parlés:
Ne trouvez-vous pas que les quatuors pour piano et instruments à cordes sont le
juste reflet de la pensée de Mozart, qu’ils font véritablement découvrir sa
virtuosité, sa sensibilité et sa gouaille ? Tenez, le 493, connaissez-vous ?
dit-il, le sourire grand ouvert.
Non, fit elle, un peu interloquée et surprise, à la fois.
Je l’ai surnommé le quatuor de la carmagnole; il est tellement joyeux et
enlevé, tellement...
Il lui pris la main et ils esquissèrent quelques pas de danse, là, sur la
place du village, devant les yeux ébahis des passants qui les prirent pour
quelques illuminés en goguette.
Myriam riait aux éclats: le Tokay n’y était pas pour rien.
Grégory, essoufflé, s’assit sur un banc public et la contempla. Elle ne
riait plus et vint s’asseoir près de lui: Si les quatuors provoquent une
telle joie, alors, dès demain, je vais les écouter, tous, affirma Myriam, et
je danserai la carmagnole en pensant à vous.
La promenade dura deux bonnes heures et chacun disserta sur cette musique qui
les avait faits se rencontrer; ils revinrent sur la place du village, les joues
rosies par le froid vif qui tombait.
Une dernière question, Grégory: pourquoi aimez vous Mozart, plutôt que
Beethoven, Chopin, Vivaldi ou d‘autres ?
C’est très simple, Myriam, cette musique me va droit au coeur, me fait vibrer
et joue de mes sentiments, de mes impulsions; elle m’enthousiasme quand je
suis triste, bref, elle me fait voir la vie différemment.
La musique des autres, fut-elle merveilleuse, ne provoque pas les mêmes effets;
c’est ainsi. Je ne suis pas capable de vous donner quelque autre raison.
Le soleil descendait vite, derrière l’horizon; la température ambiante,
aussi. Myriam proposa d’en rester là pour aujourd’hui, qu’ils se
reverraient bientôt, avec d’autres sujets: l‘univers de Mozart est si
vaste, que même une vie n‘y suffirait pas.
Déjà, se dit-il, mais il fallait bien rentrer; la journée avait été courte,
trop courte.
Je voudrais vous dire, je....., bredouilla t-il
Chut, dit-elle, en posant un doigt sur ses lèvres, ne dites plus rien.
Myriam s’éloigna; il lui fit un signe de la main.
La nuit s’installa, plus noire encore qu‘hier.
Dans la voiture, résonna, fort, très fort, violemment, l’inoubliable
concerto n° 4, pour violon et orchestre, empreint de tristesse pathétique et
de joie insouciante.
Un peu plus tard, près de son arrivée, les trois notes déchirantes de
l’adagio K 540 tintèrent, comme un appel, comme une supplique, comme un
espoir.
Les yeux rougis aussi par la fatigue, Grégory s’endormit, tôt le matin.
Sur les terres du destin,
ne regardez jamais derrière:
l’avenir, c’est demain.
A
presque 55 ans, Grégory se considérait comme un privilégié: une famille
unie, trois enfants, une petite fille et une entreprise de mécanique de haute
précision qui marchait bien.
Ses deux fils étaient maintenant les patrons ; lui, avait un peu levé le pied
et laissé à Sébastien et Matthieu, la responsabilité entière de l’usine,
Grégory se chargeant du relationnel commercial et de quelques dossiers
importants.
Sébastien, l’aîné et informaticien de premier ordre, programmait toutes les
machines-outils numériques. Matthieu, le cadet, était le concepteur des
programmes et des plans de fabrication: son action était essentielle. En plus,
Matthieu était le boute en train de la tribu, de l’usine entière: il n’hésitait
jamais à faire quelque farce à chacun ce qui mettait une ambiance très collégienne
dans les ateliers; en contre partie, ses colères étaient redoutées de tous
quand cela ne marchait pas comme il le voulait: l’authentique portrait de son
père.
Sébastien était plus calme et posé; plus diplomate, aussi; en cela, il
ressemblait plus à sa mère.
C’est en 1980 que Grégory se lançait dans la grande aventure, avec des
moyens limités, mais par son travail, sa ténacité et, aussi, une part de
chance, et il en fallut, il était arrivé à ce résultat.
En 1995, il innova puisqu’il fit construire la nouvelle usine en pleine
campagne vellave, loin de tout, mais dans un cadre verdoyant, sur les hauteurs
du fleuve Loire, là où encore, son cour serpente dans une vallée sauvage
pleine de charme; le mélange des essences d‘arbres provoquant, à
l‘automne, un embrasement des feuillages, de toutes les couleurs, absolument
fabuleux. Le personnel ne se plaignait pas de cette qualité d‘environnement,
malgré l’éloignement, bien au contraire, et les autorités locales et régionales
saluèrent cette réussite exemplaire en lui attribuant la médaille d’or du
dynamisme.
Pourtant, depuis quelques mois, Grégory était las; ses fils s’en étaient
rendu vite compte et lui en avaient parlé: c’est à l’occasion du récent
repas familial traditionnel que Grégory annonça qu’il se retirerait à la
fin de l’année.
Vous êtes, maintenant, autonomes et avez des idées qui ne me conviennent pas
trop, leur dit-il, pourtant l’entreprise tourne à plein régime, et le résultat
consolidé est excellent; je me sens un peu dépassé et déconnecté de vos réalités:
je passe la main, mais en cas de besoin, vous pourrez, encore, faire appel à
moi.
Tu garderas ton bureau, Papa, lui dit Seb; cette attention l’avait touché.
Tu pourras venir faire quelques travaux de peinture, à la maison, renchérit
Virginie, sa fille et t’occuper un peu plus de Axelle.
Ce matin, Grégory passa au bureau, le bureau du patriarche, comme disait Mat,
et s’assit. Il contempla cet environnement familier: un bureau
semi-circulaire, une bibliothèque ne renfermant que des catalogues
professionnels, un poste informatique performant, une mini chaîne, des cd de Mozart
et, sur le mur faisant face au bureau, une photo de toute la tribu, une représentation
de Gauguin et une affiche du festival “Saoû chante Mozart”.
Il se sentait bien, ici, et était assez fier de cette réussite.
Il alluma la chaîne et lança la sérénade n° 12.
Pourtant, Mozart avait
mis le feu à son coeur, à sa raison, et il serait bien difficile de l’en éteindre.
Myriam prit quelques jours de congés; elle avait passé trois jours chez son frère,
à Lyon; puis elle était rentrée dans son appartement où elle se sentait en sécurité,
quelque peu protégée de la vie extérieure qui ne l’avait pas épargnée.
Veuve dès la trentaine, elle avait dû élever sa fille avec peu de revenus;
cela l’obligea à trouver un autre travail, occasionnel: tantôt, chargée de
la formation des jeunes adultes, tantôt secrétaire de notaire, en quart de
temps.
Pourtant, Myriam était heureuse, voyait sa fille très régulièrement, chérissait
son petit-fils, Thomas, pratiquait des activités sportives, et, surtout, se
passionnait pour la musique de Mozart;
elle étudiait chacune des oeuvres du grand compositeur, son histoire, aussi.
Bref, une vie bien remplie.
Cependant, au seuil de la cinquantaine, elle avait, quelquefois l’impression
de s’étourdir un peu ici ou là, de ne pas regarder suffisamment autour
d’elle. Elle ne se sentait plus capable d’aimer alors que les prétendants
furent, somme toute, assez nombreux: ils furent éconduits, gentiment, mais éconduits.
Elle décida de l’appeler, sous le prétexte de lui “caser” un jeune
stagiaire; elle trouverait bien le moyen de lui parler, seul à seul.
Myriam savait que Grégory commençait la journée, tôt; elle appellerait donc
demain vers 7 heures 30.
Le téléphone retentit: il était 7 heures 30
Bonjour, monsieur, dit cette voix, légèrement éraillée et douce, à la fois,
qu’il aurait reconnue entre toutes.
Bonjour, Myriam; quelle surprise! cela fait deux mois, les Cévennes, vous vous
souvenez ?
Les Cévennes ? non ! si, bien sur, comment oublier...,plaisanta t-elle; une
bien belle journée.
Puis-je vous être utile ?
Êtes vous seul, puis-je vous parler librement ?
Bien sur, dit-il, un peu anxieux et impatient.
Voila, poursuivit-elle, depuis deux mois, j’ai écouté des dizaines de fois
le quatuor 493, vous vous souvenez, j’étais un peu pompette; vous m’aviez
enivrée.
Non, mais encore ?s’étonna t-il, je ne comprends pas ce que vous voulez me
dire.
Non, il n’est pas question de ça, mais plutôt du fait que je ne saisisse pas
le bien fondé de ce surnom; quel est le rapport avec une carmagnole ?
Oh! rien de bien méchant, mais plutôt une farce de potaches faite avec
quelques amis, une bêtise, quoi.
A l’occasion d’une soirée avec des copains d’enfance, quelqu’un mis ce
cd du quatuor 493 dans la platine, et l’assemblée entama une danse un peu
folle, une carmagnole, dirent -ils. Voila, toute l’histoire de ce quatuor
transformé en carmagnole.
J’aurais aimé vous en reparler, dit-elle, la voix un peu tremblante et gênée.
Pouvons nous nous voir, demain, même heure, même endroit ? je suis encore en
vacances, pour quelques jours, alors, si vous aviez pu....
Sans la moindre hésitation, sans réfléchir, il dit oui; il le hurla, même.
Vous avez été cruel de ne pas me téléphoner, lui reprocha t-elle.
A demain, Grégory, et elle raccrocha.
Après avoir posé le combiné, Myriam souffla; son coeur battait fort dans sa
poitrine, comme à la fin d’une escalade montagneuse. Elle alluma sa première
cigarette de la journée qui s’annonçait superbe. Et dans le petit
appartement, retentit le fabuleux concerto pour piano n° 9 “Jeunehomme”,
que Mozart écrivit à
l’age de 21 ans, empreint de tendresse et de nostalgie rarement égalées, le
concerto de la liberté, de la révolte.
Levée vers 6 heures, Eliane, surnommée Lili par tout le clan, préparait le
café pour elle même et son époux, Grégory. C’était un rituel auquel ils
ne dérogeaient jamais que de prendre le petit déjeuner ensembles. Ils en
profitaient pour discuter un peu des enfants, du boulot, et cela jusqu’à 7
heures 20 environ, après quoi, Grégory partait au bureau.
Que fais tu aujourd’hui ?, questionna t-elle, un peu intriguée de la tenue
assez chic de Grégory.
Je passe au bureau puis je pars sur Mende, une affaire à concrétiser
rapidement avant que les concurrents ne nous la soulèvent, mentit-il.
Tu rentres tard ?
Certainement, il y aura un casse-croûte à la clé, mais je devrais être ici
vers 23 heures.
Lili était habituée à ces voyages incessants; cependant, quand les enfants étaient
petits, elle aurait aimé qu’il soit présent un peu plus; l’éducation,
c’est elle qui l’avait dispensée. Mais il adorait tellement sa boutique,
comme il disait, qu’elle avait supporté cela, sans broncher.
Tu prends quoi, comme voiture ? demanda t-elle; laisse moi la BM, je vais
chercher Axelle, et il y a le siège enfant dedans.
D’accord, lui dit-il, en l’embrassant, je prends le 4-4 Mercedes; à ce
soir.
Sur la route du bureau, Grégory remâchait ce mensonge: le premier; le premier
depuis 29 ans: il se tassa un peu plus au fond du siège. Que lui arrivait-il ?
Sur la petite place du village, le soleil brillait encore; il brillait
d’autant plus que Myriam était arrivée et l’attendait.
Grégory descendit de voiture; Myriam également; il se firent face, sans
bouger, à cinq mètres l’un de l’autre, se regardèrent intensément en
souriant.
Il ne se souvenait plus qu’elle fut aussi belle; Une beauté de femme
accomplie, sûre d’elle même, dynamique et cultivée.
Et ses yeux ! des yeux de braise, si beaux, si expressifs, si....
Myriam se jeta dans ses bras. La tête sur son épaule, elle resta quelques
minutes, ainsi blottie, sous le regard des passants indiscrets.
Merci d’être venu, Grégory, murmura t-elle.
Ils changèrent de restaurant; Myriam n’avait rien perdu de son appétit et,
sans honte aucune, fit honneur à un magnifique navarin d’agneau; quant à Grégory,
il dévora un pavé de Salers aux morilles; le tout fut arrosé d’un Gigondas
1991.
Ils parlèrent de Mozart,
bien évidemment, des oeuvres récemment découvertes, de leur enchantement pour
cet auteur prolifique, de ce destin fauché par la mort.
Pourtant, leurs yeux ne se quittèrent pas une seconde; Grégory était fasciné
par la profondeur de ce regard sombre et lumineux à la fois.
Leurs mains se rejoignirent sur la nappe de la table: il les serra délicatement.
Venez, lui souffla t-il.
Elle le suivit, sans un mot, sachant où il l’entraînait.
Et ils s’aimèrent tendrement, doucement, se donnant l’un à l’autre sans
aucune retenue, dans une étreinte brève mais intense. Leur extase
s’accomplit simultanément.
La chambre qu’ils avaient louée était confortable, assez vaste et située au
dernier étage de l’hôtel; un magnifique bouquet de pivoines blanches donnait
au décor un air champêtre et exhalait des effluves délicatement odorantes;
l’hôtesse d’accueil leur avait demandé s’ils avaient des bagages; Grégory
bafouilla que non.
Veuillez me payer votre chambre, maintenant, s’il vous plait, si vous
souhaitiez partir dans la nuit, tout serait réglé; elle avait l’habitude, la
bougre: il s’exécuta.
Myriam était radieuse; cela faisait si longtemps qu’elle n’avait connu
pareille chose.
Grégory ne parlait plus mais savourait ces instants d’immense bonheur: décidément,
ce Mozart, diabolique
joueur de notes, c’était véritablement le bonheur intense, se dit-il. Et
Myriam, inconnue encore il y a deux mois, avait réveillé et attisé ses
fantasmes.
Elle parlait sans cesse, tout en s’étant blottie contre lui: de tout, du
temps passé, du temps qui passe, de Mozart
qui, lui aussi, fut un éternel amoureux.
Elle aimait bien se blottir ainsi, sentant l’odeur de sa peau, découvrant
quelques rondeurs bien masculines et quinquagénaires; cela faisait si
longtemps.
A quoi pensez vous, Grégory ?
Ils avaient poursuivi dans le vouvoiement, malgré la situation; cela faisait
plus classe, comme l’avait dit Myriam; leur génération ne tutoyait pas aussi
facilement.
A ce qui nous arrive, Chérie, dit il, l’air un peu ennuyé. A cette histoire,
la vôtre, la mienne, tellement...
Détendez vous, Grégory, et savourez l’instant présent. Fermez les yeux et
envolez vous . Aimez moi, encore.
Leur nouvelle étreinte fut plus douce, encore plus intense, mieux maîtrisée.
Dehors, l’orage grondait et la pluie vint, violente.
Ils décidèrent, vers 19 heures, de dîner; un petit en-cas, pour la route qui
serait longue.
De se quitter, aussi, il le fallait bien, malgré ce bonheur tout neuf; il
faudrait bien retourner à ses occupations journalières, à la routine.
Il lui fit remarquer qu’elle avait les joues rouges: ce n’est pas le froid,
aujourd’hui, Madame ?
Taisez vous, Monsieur, vous êtes un affreux......, vous mériteriez......,que
je vous embrasse plaisanta t-elle.
Un bien cruel châtiment, Madame, rétorqua t-il.
Et bien, Monsieur, vous l’aurez voulu.....
La pluie avait cessé et leur baiser dura autant qu‘ils le purent, vibrant et
tendre, là, sur le banc de la place.
Il était aux alentours de vingt et une heures; ils s’embrassèrent encore. Grégory
accompagna Myriam près de son auto et ils se quittèrent ainsi non sans avoir
échangé un dernier baiser ni promis de se donner rendez-vous, dans ce village
cévenol, bientôt; ils se téléphoneraient. Demain, Myriam reprendrait son
travail.
Ils ne devaient plus jamais se revoir.
Dans
le quatre-quatre, l’ambiance était bien différente de la fin de leur dernier
rendez-vous: les danses allemandes et les divertimenti se succédèrent, gais et
joyeux.
Grégory accompagnait l’orchestration, de la voix et du geste si bien qu’il
ne vit pas arriver le poids lourd, sur sa gauche. Malgré une manoeuvre
instantanée et désespérée, le choc fut terrible, et le 4-4, après deux
tonneaux, se retrouva sur le bas côté, complètement disloqué. Puis, le
silence.
Il était, quasiment, 22 heures.
Eliane, Sébastien et Matthieu arrivèrent aux alentours de minuit à l’hôpital
de Mende, où Grégory avait été transporté, dans un état alarmant. Ils
avaient été prévenus par la gendarmerie de leur village et s’étaient précipités;
Virginie était restée à la maison et gardait la petite Axelle.
Le docteur de garde des urgences, ne leur laissa que peu d’espoir quant aux
suites probables de cet accident; des organes vitaux étaient touchés, et, si
Grégory vivait, d’importantes séquelles étaient à redouter.
Il fut transporté, dans la nuit, en hélicoptère sanitaire, à l’hôpital
neurologique de Lyon.
“Terrible accident sur la route des Cévennes. Un industriel Vellave gravement
blessé”.
Tel était le titre de la presse régionale, en ce matin de l’automne 1999.
Myriam partit à son bureau radieuse, le coeur en joie.
Elle s’arrêta au bureau de tabac, pour faire le plein, comme elle disait.
Elle jeta un coup d’oeil sur les journaux; elle n’en prenait jamais. Elle en
acheta un, retourna chez elle: son visage s‘était figé; les colorations de
la veille avaient disparu et ses yeux devinrent encore plus sombres, se
remplirent de larmes. Elle s’enferma chez elle et parcouru l’article; une
page entière qui relatait les faits ainsi que les hommages du tout régional;
l’un disait: Grégory luttera, encore une fois, il s’en tirera.
Elle éclata en sanglots. Les mêmes larmes qu’elle avait versées, il y a une
vingtaine d’années.
Elle téléphona en fin d’après midi à l’usine pour prendre des nouvelles:
la secrétaire lui appris que Grégory s’en tirerait, qu’il ne marcherait
plus, qu’il ne parlerait que difficilement et qu’il resterait conscient de
tout.
Son corps était encore vibrant des étreintes de la veille; mon dieu, quelle
tragédie; il était si joyeux quand ils se séparèrent, à l’idée de se
retrouver, bientôt. Il était si gentil, si prévenant, si doux; elle se prit
à parler au passé; quelle tragédie !
Comment allait-elle faire ? Aller le voir à Lyon, il n’en n’était pas
question. Le destin viendrait bien frapper à sa porte.
Elle décida de s’arrêter, pour maladie, quelques temps, prévint ses
employeurs, et tomba dans un mutisme complet. Elle s’enivra de cette musique
tellement expressive, des sonates pour piano qu’il adorait, de ces
divertimento pour hautbois, cors et bassons, si légers, si idylliques dont il
lui parlait toujours; écoutez les, disait-il, et vos ennuis, votre mélancolie
s’estomperont: elle les écouta, quasiment en boucle mais sa tristesse
s‘ancra, encore plus tenace.
Quelques trois mois s’écoulèrent pendant lesquels, Grégory lutta, pied à
pied, contre les séquelles de son accident. Deux opérations, des séances de
kinésithérapie et d’orthophonie à répétition, des soins continuels et, au
final, les membres inférieurs complètement paralysés: désormais, il ne se déplacerait
qu’en chariot: c’est ma nouvelle auto avait-il essayé de plaisanter. Il
avait bien, parfois, des difficultés pour s’exprimer le soir, la fatigue
aidant, mais, ça n’était que peu important: si on ne le comprenait pas, il
écrirait.
Il s’était tenu informé du fonctionnement de l’usine, Seb et Mat lui téléphonant
chaque soir.
Le jour de son retour avait été programmé pour l’après midi: une ambulance
le conduirait chez lui, près des siens. Tous ses proches, famille, employés,
amis étaient venu le voir à l‘hôpital, sans exception.
Il y en avait pourtant une: Myriam; elle n’était pas venue, ne lui avait pas
téléphoné: savait-elle ?
Il l’appellerait, dès que possible, demain. Sa belle aux yeux sombres, il ne
l’avait pas oubliée, il était avec elle, en pensées, après cette dernière
journée passée ensembles.
L’ambulance arriva vers 17 heures: ils étaient tous là: Lili fit le voyage
avec lui, dans l’ambulance; ses fils, sa fille, tout le personnel, quelques
amis et la petite Axelle qui l’accueillit: bonjour, Papy...., je suis contente
que tu sois revenu; Virgi lui fit signe d’embrasser son grand-père; elle
s’assit sur les jambes inertes et l’embrassa fort, si fort que quelques
larmes se perdirent dans la petite chevelure blonde.
Merci à tous de votre accueil; tout le monde entre à la maison et on arrose ça,
lança t-il; Seb, sors quelques bouteilles de Champagne.
Après avoir bu une coupe, tous étaient partis; restèrent Lili, ses enfants et
Axelle.
Grégory contempla cet environnement, son chez lui; bon sang, que c’est bon
lança t-il; et la boutique ? ça roule ?
Oui, Papa, le boulot va bien, mais, tu dois te douter que l’ambiance n’était
pas terrible, sans toi: tu nous a manqué, à nous et aux gars, le rassura Seb.
Justement, poursuivit Grégory avec un air ironique, demain, j’irais faire un
petit tour au bureau, voir si vous n’avez pas fait de cagades. Mat, passe me
chercher quand tu peux, vers neuf heures: j’ai besoin de me retremper dans
l’ambiance. Mat accepta.
A neuf heure moins dix, Matthieu arriva, chargea le chariot dans le coffre du
Toyota, porta son père sur le siège passager: attention, prévint Lili,
doucement: il est encore si fragile. Grégory aimait beaucoup Mat: toujours
ponctuel, et une pêche d’enfer, du matin au soir. A presque vingt cinq ans,
il papillonnait, de ci, de là, mais ne s’était encore pas attaché.
Pourtant, Carole semblait tenir la corde: elle était bien sympathique: elle
ferait une belle-fille très convenable.
Emmènes moi au bureau: il faut que je respire son odeur, que je retrouve ces
sensations: tu te rends compte, trois mois à l’hosto, et cet accident, quelle
saleté, ce camion qui grille le stop...
Ne parles pas de ça, Papa, c’est fait et nous entreprendrons tout pour
t’aider, le rassura Matthieu.
On verra cela, plus tard; en attendant, demandes au “Mousse” de venir à mon
bureau dans une heure quinze: je veux lui annoncer qu’à partir de lundi, il
sera sur la machine transfert; il est bien, ce jeune.
Oui, il est bien, et prêt pour ce job, confirma Matthieu.
Dans le bureau, et seul, Grégory écouta pendant plus d’une heure, les airs
de Mozart qu’il
affectionnait et qui lui avaient manqués, ces derniers trois mois: la sonate
331, le concerto n° 4, les divertimento, le concerto pour flûte et harpe 290.
Le Mousse, vingt deux ans, de son prénom Jérôme, toqua à la porte du patron;
il avait été embauché par Grégory il y avait une dizaine de mois et faisait
de tout, même le travail le plus ingrat, dans l’usine; Grégory l’avait
pris en affection parce qu’il ne rechignait pas à la tâche et lui avait
promis que quand la machine transfert serait installée, c’est lui qui la
piloterait: lourde responsabilité mais il avait accepté avec entrain.
Entres, Mousse, entres, intima t-il.
Mais que fais tu avec ce chien en laisse, dans mon bureau ?
Je..., enfin..., c’est tous ..., M’sieur Grégory, les gars de l’atelier
et la secrétaire, on a voulu vous faire ce cadeau: c’est Monsieur Sébastien
qui nous a dit que vous aimiez bien les Labradors, noirs surtout, alors, voila,
il est pour vous: il s’appelle Mozart.
Mozart, quel drôle de
nom, pour un chien, mais, c’est bien, c’est très bien, bafouilla t-il, ému
par tant de spontanéité, les yeux embrumés par quelques larmes, mais il se
reprit vite, il chargea le Mousse de les remercier tous, dit qu’il appréciait
ce présent, qu’il ne fallait pas.
A propos, a partir de lundi, tu passes sur le transfert, et ton salaire est revu
à la hausse: nous sommes très satisfait de toi, Mousse, alors continues, et
encore, mille mercis pour votre cadeau qui me va droit au coeur. A partir de
lundi, aussi, tout le monde te nommera Jérôme: Mousse, c’est du passé.
Mozart s’était
couché aux pieds du fauteuil roulant et, contemplait la scène, visiblement intéressé.
Maintenant, laisses moi seul et dit à Mat, de venir me chercher à midi, il
faudra aller manger. Il était presque onze heures.
Il composa le numéro de Myriam, eut le répondeur: il détestait les répondeurs
mais ces objets étaient bien utiles: Myriam, c’est moi, Grégory; je
voulais.....
Myriam décrocha, affolée, interrogative, surprise, mais heureuse: Grégory,
oh! mon dieu, Grégory cria t-elle.
Je suis rentré, ma belle; tout va mieux la rassura t-il.
Mais..., on m’a dit que vous étiez paralysé. est-ce
vrai ? J’ai été très inquiète; je n’avais que quelques bribes de
nouvelles, par votre secrétaire.
Oui, mon auto, maintenant, c’est un chariot. Pour nos ballades cévenoles, il
faudra trouver autre chose essaya t-il de plaisanter.
Je voudrais vous dire, Myriam, je..., je vous aime comme je ne me souvenais
plus, je vous aime tendrement et follement, à la fois...;mais, aujourd’hui,
il y a une nouvelle donne: je suis un fardeau, plus capable de rien, impuissant
de surcroît, à la merci de la volonté des autres, de leur humeur.
Mais, Grégory....
Il ne la laissa pas parler: oubliez moi, Myriam, enfin, oubliez nos projets,
oubliez cette journée cévenole, oubliez tout et dites vous que je n’existe
plus, que je suis mort. Il avait hurlé ces derniers mots et craignit que
quelqu’un ne les entendit.
Si vous m’aimez, Myriam, oubliez le Grégory cévenol et ne voyez en lui que
l’amateur de la musique de Mozart
avec lequel vous correspondiez par téléphone.
Oui, moi aussi, je vous aime Grégory, et j’aurais souhaité vous le prouver
encore, sanglota t-elle.
Pourquoi ? ajouta t-elle, Pourquoi nous ?
Écoutez, Myriam, il est trop tard; le destin a frappé à nos portes
respectives et n’a pas souhaité que nous fassions un bout de chemin
ensembles; vous m’avez prouvé, vous vous êtes prouvées que vous étiez
capable d’aimer follement alors, refaite votre vie mais gardez, dans votre
coeur, l’immense espérance de retrouver, un jour, ailleurs, votre cher Grégory.
Je vous y attendrais pour un nouveau rendez-vous, je vous en fais serment.
Et puis, je tiens à vous remercier de m’avoir fait rêver, de m’avoir aimé,
moi qui ne suis pas très beau, à l’age qui est le nôtre: merci, Myriam.
Continuez d’écouter Mozart,
sa musique vous aidera encore.
Adieu, Myriam, adieu, ma belle; je vous aime.
Et il raccrocha pour cacher le chagrin incommensurable qui l‘envahissait et
l’étreignait.
Sa décision était prise et il agit, avec méthode et froide résolution.
Il griffonna quelques mots sur une feuille, l’inséra dans une enveloppe, la
posa, bien en évidence sur le bureau.
Le colt était toujours là, au fond du tiroir; il vérifia qu’il fut chargé.
Il alluma la chaîne, mit un cd, et lança la première piste.
Grégory caressa Mozart
affectueusement; dommage, mon vieux, on aurait été bien, ensembles, lui
dit-il.
Il se rapprocha du bureau: l’heure était venue. Il écouta quelques secondes
encore, cette musique: mon dieu, que c’était beau, que c’était enjoué.
Calmement, avec des gestes sûrs et précis, il pressa la détente.
Le quatuor 493 couvrit la déflagration.
La mort fut instantanée. Il était onze heures quarante cinq.
Déjà, l’âme de Grégory dansait la carmagnole, dans les étoiles.
Matthieu trouva son père, étendu à terre, complètement écartelé; il y
avait du sang partout.
Il trouva, aussi, son dernier mot, écrit d’une main ferme et décidée:
Pardonnez moi, mais je ne puis plus supporter d’être diminué ainsi et d’être
un fardeau pour vous tous.
Vous trouverez mes dernières volontés, que j’ai rédigées hier soir, dans
le tiroir de mon bureau, à la villa.
Sachez, TOUS, que je vous aimais.
Dites, un jour, à ma petite Axelle, que son grand-père est mort dans
l’accident et qu’il l’aimait, fort, très fort.
Je vous embrasse, tendrement;
Dieu fasse que, toi, Lili, tu me pardonnes, un jour.
Adieu.
Grégory
Les funérailles eurent lieu, en présence d’une foule nombreuse, selon la
formule consacrée.
Quelques élus dirent leur tristesse de voir disparaître ce capitaine
d’industrie, en pleine force de l’age mais diminué par son récent
accident. Ses fils reprendraient le flambeau avec courage.
La famille fut digne et soudée autour de Lili.
Au fond de l’église, dans une chapelle latérale, Myriam ne cacha pas son
immense chagrin et pleura toutes les larmes de son corps, ce corps qu’il avait
étreint de toutes ses forces, de tout son amour.
La presse s’était faite l’écho de la disparition tragique de Grégory;
Myriam appris, par leur entremise, l’inéluctable et ne fut que peu surprise
de la décision de celui qu’elle aimait.
Et dans la petite église, retentirent l’Agnus-dei de la messe du
couronnement, l’adagio en si mineur et l’allégro du concerto pour piano n°
22: c’était une partie des dernières volontés de Grégory.
Myriam ne se rendit pas sur le lieu de l‘inhumation.
Elle revint quelques jours plus tard, s’arrêta à la mairie, signa quelques
documents et se dirigea vers le cimetière.
Après avoir déposé un splendide bouquet de pivoines blanches, elle se
recueillit et pleura, avec, dans le regard, toujours aussi profond, cette étincelle
de clarté qui avait tellement impressionné Grégory. Elle se retira à la nuit
tombée. Elle revint quelquefois, encore, toujours avec des fleurs, des pivoines
blanches.
Puis, on ne la revit plus.
Myriam mourut de chagrin quelques deux mois plus tard.
Le printemps éclatait, déjà; la voiture mortuaire s’arrêta devant le
cimetière; la fosse avait déjà été creusée par les employés communaux.
Myriam fut inhumée, là, à quelques mètres de celui qu’elle avait aimé;
une pierre tombale, toute simple fut posée par-dessus. La stèle ne comportait
que cette inscription:
Sur les terres du destin
Ne regardez jamais derrière.
L’avenir, c’est demain.
A la mémoire de Myriam
La cérémonie religieuse, une absoute, eut lieu, sur place.
Seule, Lili y assista; elle déposa, sur la pierre, un bouquet de pivoines
blanches et s’éloigna.
Myriam avait rejoint Grégory, dans les étoiles; il n’avait pas oublié son
serment et l’attendait.
Elle fut ponctuelle au rendez vous.
Leur petit bout de chemin allait, maintenant, pouvoir commencer, dans l‘éternité
des astres.
Tout près de là, Wolfgang Amadeus Mozart
composa et joua, à leur intention, une ballade pour piano pleine de joie,
d’insouciance et de bonheur: “la ballade cévenole”; K 627, fut-elle
codifiée....
La ballade n° 1, s’écria Wolfgang: tiens, elle manquait à mon répertoire;
et il éclata de rire.
A suivre pour la deuxième époque
Achevé le 6 Avril 2003
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Gil.R