A
PROPOS DU FILM DVD "La flûte enchantée" d’Ingmar Bergman, suède,
1975 :
Représentation de
l’opéra de Mozart dans le théâtre historique de Drottningholm, près de
Stockholm. Avec : Josef Köstlinger, Irma Urrila, Häkan Hagegard

Résumé de l’opéra :
La Reine de la Nuit désespérée, demande au prince Tamino de sauver Pamina, sa
fille, prisonnière du grand prêtre de la sagesse et de la connaissance
Sarastro (un être diabolique qui peut prendre toutes les formes). Pour cela,
Tamino, qui s’est juré de la sauver, est aidé par l’oiseleur Papageno et
deux talismans : une flûte enchantée et un carillon magique.
Dans les coulisses du tournage :
Tout à commencé par des auditions. Pendant une année, une centaine
d’artistes originaires des pays nordiques ont été auditionnés pour tenir
les rôles de la Flûte Enchantée. Cinq mois avant le début du tournage,
Ingmar Bergman reçut les artistes retenus, pour leur présenter le projet et
les difficultés techniques inhérentes à la réalisation cinématographique de
cet opéra. Dans le making-of du film, on s’aperçoit que les premières répétitions
sont faites au piano avec à l’esprit la volonté de jouer simplement et avec
intuition. Une autre difficulté majeure est liée au langage chanté dans le
film, puisque c’est en suédois et non pas en allemand qu’il sera interprété.
Il faut donc travailler les paroles pour les rendre compréhensibles aux
auditeurs (les acteurs sont invités à prendre des cours de diction).
Autre aspect important de la mise en scène, se sont les costumes. Ils ont été
dessinés en se basant sur les gravures de l’époque, par soucis
d’authenticité.
Une maquette de la scène principale a aussi été construite pour visualiser le
lieu de tournage (théâtre Drottningholm).
Quant aux chansons et à la musique, elles ont été enregistrées à
l’avance, de sorte que lorsque le tournage a débuté, la musique était déjà
prête. Ce qui a servi de fil conducteur pour le tournage.
La genèse du film :
Avec la Flûte Enchantée, c’est la première fois qu’un opéra de Mozart ne
soit pas commandé par la Cour, mais par un Directeur de théâtre populaire.
A la base, la Flûte Enchantée est une troupe qui est composée à la fois
d’acteurs et de chanteurs dirigés par Emmanuel Schikaneder, acteur ambulant,
que Mozart connaît depuis 10 ans lors d’un passage de Schikaneder à
Salzbourg. C’est un organisateur de spectacle pour un grand public et non pas
pour un public de Cour. Mais Schikaneder n’est pas qu’un saltimbanque, il
est aussi Directeur de théâtre et un grand acteur shakespearien. Il est considéré
comme une vedette en Autriche, et avec la flûte, il va écrire un rôle pour
lui, sur mesure.
La Flûte Enchantée est un Singspiel. C’est une comédie musicale populaire où
tout le monde se retrouvent avec des codes très semblables à la commedia
dell’arte italienne. On avait souvent dans ce style de comédie, un personnage
central qui était habillé en vert, et qui était roublard, chaleureux et fort.
Schikaneder connaissait ce style de personnage puisqu’il jouait en permanence
des Singspiel dans son théâtre.
Schikaneder n’était en outre, pas chanteur. Il fallait donc un rôle qui soit
vocalement possible pour un comédien. C’est pour cette raison que les
difficultés vocales de Papageno sont absentes.
La Flûte Enchantée est un opéra qui a été crée pour le théâtre. Ce que
Bergman a su comprendre et en tenir compte dans sa mise en scène. D’ailleurs,
il est lui-même un metteur en scène de théâtre. Il a fait deux fois plus de
mises en scène de théâtre que de films au cours de sa carrière, partageant
sa vie professionnelle entre les deux genres.
Aussi, lorsque Bergman décide de monter en 1974 la Flûte Enchantée pour la télévision,
c’est avec un désir marqué de vulgarisation qu’il le fera. Ce n‘est pas
son premier coup d’essai. En effet, il a déjà fait beaucoup d’adaptations
théâtrales pour la télévision, mais cette fois il est en face d’une
difficulté majeure car la Flûte Enchantée est une pièce très lourde à
monter avec des exigences très fortes en matière de décors, de mise en scène,
de musique et de chant. Son objectif est d’apporter aux gens, chez eux, la très
haute culture.
Bergman a choisi délibérément de tourner dans une scène reconstituée d’un
théâtre baroque datant du 18ème siècle, pour être le plus fidèle possible
à la réalité historique de l’époque. Ce petit théâtre se trouve dans la
banlieue de Stockholm.
L’intérêt de faire ce film télévisé réside notamment dans le fait
qu’il a permis de voir beaucoup de choses que l’on ne voyait pas de la scène
du théâtre (aperçu en trompe l’œil de la coulisse).
A la différence de la version théâtrale, le film permet d’observer les
personnages qui ne chantent pas mais qui jouent malgré tout un rôle important
dans le déroulement de l’action : ceux auprès de qui on chante, ceux à qui
on s’adresse et ceux qui agissent encore après avoir chanté. Ce sont des détails
que le librettiste et le compositeur ont pensés mais que le spectateur ne voit
pas forcément dans le théâtre. Ils reviennent ainsi au premier plan.
Si l’on prend l’exemple de l’entrée en scène de Papageno, on s’aperçoit
que l’idée de Bergman est vraiment ingénieuse. On entend d’abord le début
de son air à la flûte, puis on le voit dans les loges du théâtre, endormi,
et se réveillant en sursaut pour s’apercevoir qu’il doit entrer en scène.
C’est un effet qui ne pouvait certainement pas avoir été prévu dans l’opéra
de Mozart, mais qui aurait certainement était voulu par le compositeur tant le
ton et l’esprit de la flûte sont présents dans cette trouvaille de Bergman.
A propos du côté artificiel et la magie du théâtre :
Quand il est question de la flûte, on voit un bras surgir entre deux rideaux de
scène, qui tend l’instrument à l’une des dames : cela est bien du domaine
de la fabrication théâtrale. Et dès que cette flûte passe dans la main de
cette dame, on la voit s’élever comme par magie en l’air et la caméra ne
suit pas la flûte, mais se focalise sur les visages émerveillés des acteurs.
C’est à la fois la magie et l’étonnement qui sont concrétisés en même
temps par ce procédé. Les trucages ont donc été mis en avant pour renforcer
le côté magique et féerique de l’œuvre et la poésie du théâtre.
Le côté très enfantin de la Flûte Enchantée est quelque chose qui plait
beaucoup à Bergman car il est lui-même très hanté par son enfance.
Et précisément, le livret est une réussite absolue sur le plan du conte de fée.
Il comporte tous les éléments du merveilleux, de facilité de compréhension
aussi bien pour les enfants que pour les adultes. Il est aussi une leçon de pédagogie
très forte. Un conte de fée n’est-il pas en réalité un moyen d’accéder
à l’age adulte ?
On a aussi un message clairement humaniste et teinté d’optimisme dans la Flûte.
Et en même temps, on a aussi un côté noir et sombre. C’est donc un opéra
à deux facettes.
Mozart est un musicien que l’on peut ranger dans la catégorie « classique »
ou anti-romantique. Mais les dernières œuvres et notamment la Flûte, peuvent
être assimilées à des œuvres romantiques.
La Flûte Enchantée est un opéra de synthèse par rapport aux autres opéras
de Mozart :
On retrouve des éléments qui proviennent de l’opéra Seria (opéra italien
de genre tragique), de l’opéra Bouffa (opéra comique italien) et des éléments
du Singspiel allemand (opéra comique avec un mélange de parlé et de chanté,
sur un sujet comique ou parfois tragique). Mozart a emprunté tous ces styles
qu’il a pratiqués toute sa vie et en a fait une synthèse magique. C’est
d’autant plus intéressant que pour la première fois, il n’a pas écrit un
opéra de caractère : les personnages ne sont pas fouillés sur le plan
psychologique, tels qu’ils l’étaient dans les Noces ou dans Cosi Fan Tutte.
Les personnages de la Flûte sont des types (héros de conte de fée). Pamina
par exemple, est une adolescente dont on ne connaît pas le caractère. Idem
pour Papageno ou Tamino. Le plus extraordinaire est que Mozart a été chercher
dans l’un ou l’autre style d’opéra de quoi caractériser le type de
chaque personnage. La Reine de la Nuit est inspirée par le style d’opéra
Seria pour les airs lyriques ou de virtuosité. Papageno, le Singspiel, car il
chante des couplets comme on les chante dans ce style d’opéra.
Les personnages sont des entités :
Pamina et Tamino sont des entités spirituelles. Papageno et Papagena sont des
entités matérielles. Sarastro : le sage. Papageno est un esprit primaire qui
peut évoluer, et en bas de l’échelle on trouve Monastatos. Tous ces
personnages sont là pour être des témoins d’un parcours humain, cérébral,
et ils vont pouvoir évoluer, rentrer parmi les sages, accéder au spirituel ;
et ainsi l’œuvre aura accompli son but.

Mais la Flûte Enchantée
contient aussi un message d’amour et d’évolution humaine. Car on cherche à
emmener avec bonheur et à rendre meilleur, des êtres restés un peu en deçà
de leur évolution. Les Sages et les esprits éclairés sont là pour les guider
« vers la lumière et en vérité ». Les allusions à la Franc-maçonnerie
sont ici clairement explicitées.
La Franc-maçonnerie à Vienne à l’époque, n’était pas secrète, ni réservée
à des élites puisque Mozart lui-même en faisait partie, et était accepté
dans des loges maçonniques où il côtoyait des nobles de la Cour. Il se
sentait sur un même pied d’égalité avec les grands de ce monde et cela lui
plaisait beaucoup. Il estimait qu’il était finalement tout à fait capable de
tenir sa place à coté d’eux. Et pourtant à cette époque, un musicien était
considéré comme un domestique au service des nobles.
Ce concept d’égalité est renforcé par l’idée de la sagesse, de l’expérience
que l’on acquiert avec l’initiation. Cela est repris dans la Flûte car les
personnages apprennent par leurs mésaventures à découvrir la vie. On peut
faire un parallèle avec cette idée que l’on retrouve aussi bien dans les
contes de fée que dans la Franc-maçonnerie.
Une autre thématique bergmanienne que l’on retrouve dans la Flûte, est celle
de la rivalité d’un père et d’une mère pour l’amour de leur fille. En
effet, la relation entre Pamina et Sarastro est si étrange, tout comme celle
entre Sarastro et la Reine de la Nuit, que l’on peut se demander si Pamina ne
serait pas leur fille unique.
Les choix de Bergman :
Le style de Bergman s’affirme particulièrement bien lorsque celui-ci met en
avant les visages filmés, par des gros plans réguliers sur les personnages, de
telle sorte que ceux-ci apparaissent devant la musique. Ils deviennent ainsi
plus puissants que la musique elle-même, par l’expression des visages.
La façon dont le metteur en scène a choisi ses chanteurs est aussi très réussie,
car ils savent à la fois chanter remarquablement et jouer juste. Si l’on
prend le Don Giovanni de Joseph Losey, qui date à peu près de la même époque
que la Flûte de Bergman, on s’aperçoit que l’on est en présence de très
grands chanteurs (Kiri Te Kanawa, Ruggero Raimondi) mais avec hélas un jeu
moins réussi. La performance du chant étant trop marqué visiblement sur leurs
visages pour les rendre naturels.
Bergman ne voulait pas que cela se reproduise dans son film. Il voulait avoir
des gens qui soient à la fois naturels dans leur gestuelle, dans leur pose et
dans l’expression de leur visage. C’est sûrement pour cette raison, que
l’on ne retrouve pas dans la distribution de vedettes ou de grands virtuoses
du chant, mais plutôt des gens qui chantent bien et avec une voix agréable.
Des gens dont le visage soit toujours passionnant.
La montée du sentiment amoureux de Tamino est superbement illustrée par la
mise en scène de Bergman avec une simplicité et une efficacité incroyables.
Pendant le passage de l’air de Tamino où l’on voit le visage de l’acteur
sans artifice, puis ensuite lorsque la caméra s’arrête sur le médaillon
avec en fond le visage magnifique de Pamina, d’abord statique, puis animé
comme par magie lorsque le plan se resserre, on réalise toute la puissance de
l’effet rendu par le trucage. Cette trouvaille aurait été impossible à réaliser
sur une scène de théâtre.
L’ouverture de l’opéra :
Des visages de spectateurs sont filmés pendant toute la durée de l’ouverture
de l’opéra. Et ce public, on ne le verra plus par la suite. Il est donc bien
désigné : c’est à l’auditeur, au spectateur que l’on s’adresse, avec
ce public fictionnel (faut-il rappeler que c’est bien d’un film dont on
parle). Si l’on s’attarde sur ce public, on remarque qu’il est silencieux,
immobile. On ne discerne que les visages et ils ont l’air tendus, comme
hypnotisés par la musique, alors même qu’il n’y a rien à voir à ce
moment là, puisque le rideau de scène de s’est pas encore levé. On a
l’impression qu’ils sont imprégnés par la musique et que c’est elle
qu’ils regardent ! Très rapidement, la caméra fait un plan sur le visage
d’une enfant : pourquoi elle ? On ne sait pas vraiment quel sentiment elle
ressent à cet instant, mais elle paraît un peu triste, pensive, réfléchie,
boudeuse… Puis viennent ensuite toute une galerie de gens de tout age, de
toute race, de toute condition sociale même, tous aussi expressifs les uns que
les autres mais à leur manière. Il nous vient alors à l’esprit le sentiment
profond que Bergman veut nous montrer que cette œuvre est destinée à tout le
monde, à un public qui soit le plus large possible, aussi bien aux initiés de
l’opéra qu’aux autres. On remarque aussi, que la caméra s’attarde plus
ou moins longuement sur certains visages avec des changements d’angles. Les
plans sont faits de retours en arrière sur des personnages déjà filmés et
que l’on pourrait assimiler à des retours de certains motifs musicaux. Tout
cela est accordé au diapason, comme si Bergman suivait lui-même la partition
de musique mais en jouant non pas avec les notes mais avec l’image.

D’autres photos sont
accessibles à partir de cette adresse :
http://site.voila.fr/cinepho5/realisat/bergman/fluteenchantee/hisdest.htm
On dirait que le réalisateur a voulu que tous ces gens soient le plus naturel
possible. Comme s’ils ne jouaient pas mais laissaient transparaître par les
traits du visage, le reflet de la musique. Le regard de la fille et ses yeux
servent de fil conducteur à toute l’ouverture de l’opéra et sa
concentration, son immersion dans la musique nous renvoient au monde de
l’enfance et les autres regards deviennent les instruments de l’orchestre
(le regard de la fille étant si proche de celui du portrait de Mozart enfant
que l’on aperçoit à un moment donné à l’image, que l’on peut
l’assimiler au compositeur). Dans tout le déroulement de l’action, les
regards et les gros plans des personnages sont souvent mis en avant comme si ce
film nous faisait écouter l’opéra avec les yeux. Et pourtant, on imagine
bien qu’il doit être difficile de filmer la musique.
Selon Bergman, filmer la musique, c’est filmer l’effet de la musique sur
quelqu’un. C’est ce que l’on retrouve dans ses films de maturité tel que
Persona. On y retrouve une parfaite adéquation entre l’effet de la musique et
les visages des comédiens. Par exemple, pendant la scène d’écoute d’un
morceau de Bach à la radio, qui dure deux minutes, l’acteur s’enfonce
progressivement dans l’ombre pour laisser place à la musique : effet garanti
!
D’après les témoignages extraits du reportage "Autour de La Flûte
Enchantée" de :
- Frédéric Mitterrand (cinéaste) ;
- Alfredo Arias (metteur en scène) ;
- Sumi Jo (interprète célèbre de la Reine de la Nuit) ;
- Rémy Stricker (auteur de Mozart et ses opéras – Gallimard) ;
- Nicolas Joël (metteur en scène) ;
- René Terrasson (metteur en scène et auteur du testament philosophique de
Mozart – Davy) ;
- Jacques Aumont (auteur de Ingmar Bergman – cahiers du cinéma).
Vous pouvez vous procurer le DVD de la Flûte Enchantée, édition collector, à
cette adresse :
http://www.fnac.com/Shelf/article.asp?PRID=1581715&OrderInSession=1&Mn=8&SID=6300d9c5-5bff-f5d8-274e-3b85272aa396&TTL=150320051734&Origin=FnacAff&Ra=-3&To=0&Nu=1&UID=1AC93650C-5983-A098-BA19-69CCFE3F75C7&Fr=0
Ingmar Bergman est né le 14 juillet 1918 à Uppsala (Suède) et continue encore
de tourner. Son dernier film (Saraband) est sorti sur les écrans en 2004.
Filmographie sélective :
2004 – Saraband (Marianne et John s'étaient perdus de vue. Elle sent le
besoin de renouer avec son ex-époux devenu riche...)
1977 - L’œuf du Serpent (A Berlin en 1923, Abel Rosenberg découvre une série
de meurtres mystérieux à la suite de la mort de son frère)
1975 – La Flûte Enchantée (Représentation de l'opéra de Mozart dans le théâtre
historique de Drottningholm près de Stockholm)
1973 – Scènes de la vie conjugale (Mariés depuis dix ans, Marianne et Johan
semblent former un couple uni. Cependant, un jour, Johan annonce à sa femme
qu'il va la quitter pour une jeune maîtresse)
1966 – Persona (Relations d'une actrice soudain frappée de mutisme et de son
infirmière bavarde)
1960 – La Source (Deux bergers violent et assassinent une jeune fille. Les
deux meurtriers s'enfuient et trouvent refuge chez un riche propriétaire
terrien. Ils ignorent qu'il est le propre père de la victime)
1957 – Les Fraises Sauvages (A la suite d'un rêve, le docteur Borg sait qu'il
va mourir. Il part avec Marianne, sa belle-fille, pour recevoir un prix à
l'université de Lund. Sur le trajet, il revoit ses souvenirs d'enfance
heureuse, mais aussi les erreurs d'une vie gâchée par l'égoïsme, une
existence que même les honneurs ne pourront racheter)
Ron
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