Une petite nouvelle :  

Luciano Faluchi avait réussi sa vie. En l'an 1772, à la cour du roi il était un célèbre compositeur. A cinquante ans, il avait une place confortable auprès du roi d'Autriche-Hongrie.
Assis devant son piano, il se remémorait sa vie antérieure. Il avait vécu jusqu'à trente ans à Rome, sa ville natale. Ensuite, le succès était vite arrivé, trop vite arrivé. Sa petite sonate, écrite au détour d'une route, lui avait valu une lettre du roi d'Autriche-Hongrie qui le demandait à sa cour. Dés lors, tout s'était précipité. Son père, petit bourgeois spécialisé dans le commerce de la soie, qui avait toujours dénigré le travail de son fils cadet, s'était mis soudainement à l'adorer comme un dieu. Après avoir renouvelé sa garde-robe, il était parti pour Vienne, capitale des arts. Le roi lui avait donné une place en or ; il était bien nourri et donnait des petits concerts devant sa majesté, composait des symphonies, des quatuors et des opéras.
Deux coups secs frappés à sa porte le tira de ses pensées. Il répondit d'une faible affirmation et la lourde porte s'entrouvrit pour laisser passer un jeune garçon d'une quinzaine d'années environ. L'intrus considéra la pièce et son habitant assit devant le piano qui trônait au centre du petit salon. C'était un homme d'âge mur, une cinquantaine d'années environ. Son ventre bedonnant lui donnait une allure de bourgeois, ses habits élégants et bien coupés révélaient sa confortable place à la cour. L'homme n'avait pas l'air méchant, juste ennuyé et énervé. Prudemment, le jeune homme avança dans la grande pièce, sur le parquet ciré :
"Que veux-tu ? lui demanda Luciano Faluchi, d'une voix méprisante.
-Mon professeur de musique m'a recommandé à vous" lui annonça le jeune homme avec une certaine audace dans la voix.
Luciano regarda le petit homme qui s'approchait de lui pour lui donner une courte missive. Il était assez frêle. L'innocence émanait de sa personnalité comme le parfum d'une rose. Un petit sourire malicieux se dessinait en permanence sur son visage. Ses yeux brillaient d'intelligence mais un caractère puéril s'échappait de lui. Le nouvel arrivant s'essaya devant l'instrument et lui arracha mille notes, mille sons, mille accords qui transportèrent le quinquagénaire au plus profond des abîmes et au plus haut des cieux. Les notes s'accordaient comme si elles s'aimaient et clamaient leurs amours, leurs peines, leurs louanges. Les pieds du compositeur royal ne touchaient plus terre, il était embaumé par cette musique sortie des doigts d'un petit être frêle. Lorsque le virtuose eut finit de jouer, il regarda son maître qui était hypnotisé par les merveilles qu'il venait d'entendre. Quand ce dernier eut enfin repris ses esprits, il lui ordonna d'une voix caverneuse :
"Va t-en !"
Le grand compositeur descendit du tabouret et redevenu un petit homme. Il quitta la pièce avec son habituel sourire sur les lèvres. Au moment ou il referma la porte, Luciano s'effondra sur un fauteuil et un coup d'oeil sur la missive.

Quelques heures plus tard, un serviteur venu le chercher pour le souper, le trouva pendu, les yeux exorbités. Sur le piano était posé un bout de partition au dos duquel était griffonné :

Jamais je ne serai aussi bon compositeur qu'un enfant de quatorze ans.
Jamais je n'excellerait autant que ce certain
Mozart.
Adieu.
Luciano Faluchi

Feodora

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