" Mozart, la franc-maçonnerie et l'Eglise catholique"

 

Il y a deux cent cinquante ans, le 27 janvier 1756, un génie de la musique naissait à Salzbourg. Son nom : Wolfgang Amadeus Mozart.

 

J’ai décidé de me pencher sur un aspect assez énigmatique de la personnalité de Mozart : son adhésion à la franc-maçonnerie et son engagement de catholique pratiquant. Je vais donc exposer quelques unes de mes recherches et donner mon avis sur ce sujet.

 

Tout d’abord le catholicisme de Mozart n’a rien de suspect. Il parle souvent de ses sentiments religieux dans sa correspondance, notamment lorsque sa mère meurt et qu’il considère cet événement avec une vision chrétienne : « Ma chère maman n’est plus ! Dieu l’a rappelée à Lui. Il voulait l’avoir, je le voyais clairement, et c’est pourquoi je me suis remis à la volonté de Dieu. Il me l’avait donnée, Il pouvait aussi me la reprendre ».

 

Un exemple de l’expression de sa piété est cette phrase : « J’ai Dieu toujours devant les yeux. Je confesse Sa toute-puissance, je crains Sa colère. Mais je reconnais aussi Son amour, Sa compassion et Sa miséricorde. Il n’abandonne jamais Son serviteur ».

 

Le 3 juillet 1778 il écrit à son père : « Après la symphonie je me rendis au Palais-Royal… – je dis le chapelet que j’avais promis – et je rentrai à la maison ». Il se rendait souvent à Notre-Dame des Victoires dans les moments difficiles pour dire le Rosaire, comme il le raconte : « Quand je viens à Paris, je ne manque jamais pour dire mon chapelet, de me rendre à Notre-Dame des Victoires ». Par le procès-verbal de séquestre de ses biens à sa mort nous savons qu’il avait une Bible de 1679 « bien usagée ».


Certains ont voulu faire de Mozart un libertin, un dévoyé, ce qu’il n’était absolument pas. Il était vertueux et fidèle à son épouse, ce qui n’enlève rien bien entendu à son humour, sa joie de vivre ou son caractère extraverti. Il écrit à son père le 13 juin1781 : « Il est faux que je me sois vanté de manger de la viande les jours maigres. J’ai dit que je ne m’en préoccupais en rien, que selon moi le jeûne c’est se priver, manger moins qu’auparavant. J’entends la Messe tous les dimanches et, si c’est possible, les jours ouvrables aussi » et à propos de son mariage : « Même si notre piété personnelle ne nous y avait pas poussés il nous aurait fallu nous confesser pour être unis ».


Mozart était également quelqu’un de très ouvert d’esprit. Durant sa jeunesse son père Léopold lui avait demandé de ne pas rester trop longtemps dans une ville allemand où les habitants étaient adeptes des confessions luthériennes ou calvinistes mais où ne se trouvait aucune église catholique. Léopold Mozart estimait que les protestants ne s’intéressaient pas à l’art. Au contraire, Wolfgang se rendit à peu près deux ans avant sa mort à Leipzig où il rencontra le cantor de l’église où avait travaillé Bach. C’est d’ailleurs là qu’il connut l’œuvre de ce grand musicien, qui l’avait considérablement marqué. Mozart et le cantor, l’un catholique l’autre protestant, avaient eu une discussion sur leurs conceptions de la musique d’église. Voici quelles furent les paroles de Mozart : « Vous ne sentez pas ce que cela veut dire Agnus Dei qui tollis peccata mundi dona nobis pacem. Mais lorsque depuis sa première enfance on a été introduit comme moi dans le sanctuaire mystique de notre religion, lorsqu’on y a attendu avec un cœur tant brûlant les offices, sans savoir exactement ce qu’on voulait, et qu’on s’en est allé ensuite plus léger, comme élevé intérieurement, sans vraiment savoir ce qu’on avait fait, lorsqu’on déclarait heureux ceux qui s’agenouillaient pendant le touchant Agnus Dei et recevaient la communion et que pendant qu’ils recevaient le sacrement de la musique semblait dire, en une douce joie, du fond du cœur de celui qui était agenouillé : Benedictus qui venit, etc. – alors c’est autre chose ».


Ce n’est pas le style de Mozart mais il s’agit là de paroles d’un croyant convaincu et d’un pratiquant fidèle, ce qui ne saurait être nié par le fait qu’il avait peu d’estime pour le prince archevêque de Salzbourg. Après tout, même un évêque peut être un mauvais chrétien.


Parlons à présent de l’adhésion de Mozart à la franc-maçonnerie qui se concrétisa le 14 décembre 1784 par son adhésion à l’Ordre. Toutefois ses rapports avec ce mouvement datent de son enfance. Le père, Léopold Mozart, devint lui aussi franc-maçon à peu près à la même époque que son fils, mais déjà à Salzbourg la famille Mozart avait des contacts avec la franc-maçonnerie qui était davantage perçue à cette époque comme une confrérie qui réalisait des œuvres charitables. La franc-maçonnerie avait le soutien de l’empereur Joseph II. La cantate Die Maurerfreude de Mozart exalte le souverain qui avait concédé une dignité au philosophe Ignaz von Born. Cette œuvre est un hymne à la gloire de Joseph II.


La première œuvre de Mozart considérée comme maçonnique date de ses onze ans, il s’agit du lied Freude, Königin der Weisen. Un an plus tard, il compose le singspiel Bastien und Bastienne sur la demande du docteur Mesmer, franc-maçon actif, qui sera d’ailleurs cité plus tard dans à la fin du premier acte de Così fan tutte en ces termes : « Questo è quel pezzo di calamita pietra mesmerica, ch’ebbe l’origine nell’Alemagna che poi celebre là in Francia fu » (ceci est ce fameux morceau d’aimant, pierre mesmérique, qui eut son origine en Allemagne, et fut ensuite si célèbre là-bas en France). Cela dit, l’œuvre Bastien und Bastienne n’a à mon avis rien de maçonnique. Il s’agit d’une comédie pastorale qui met en œuvre un berger, une bergère et un magicien, et on rencontrait souvent ce genre d’œuvres. Ce singspiel est inspiré d’une œuvre musicale de Jean-Jacques Rousseau.


En 1772 Mozart écrit O heiliges Band qui est un « Hymne de fête pour la Loge de Saint-Jean ». On peut relever ce couplet : « Denn ist’s wahr, daß Gott selbst in uns allen den edlen Trieb, sich zu gesellen, nährt, so muß ihm ein Gesetz gefallen, das Freundschaft heißt und Menschen lieben lehrt » (Dieu Lui-même nourrit en nous le noble instinct de se joindre aux autres, une loi qui se nomme amitié et qui nous enseigne d’aimer les hommes ne peut assurément que Lui plaire).


Peu à peu la musique de Mozart est de plus en plus marquée par le symbolisme maçonnique, et cela dans toute son œuvre. Quand on entend l’Ave verum Corpus on est en droit de penser que Mozart est moins inspiré par la ferveur catholique que par les sentiments de fraternité et d’amour humain enseignés par la franc-maçonnerie. Il faut cependant noter que cette œuvre est destinée au Salut du très Saint-Sacrement. L’Eucharistie est la continuité de l’Incarnation, et l’Incarnation occupe une place centrale dans la musique religieuse de Mozart. D’ailleurs, Dieu fait Homme, Dieu et l’Homme, ne sont-ils pas les deux thèmes principaux de la franc-maçonnerie que fréquentait Mozart ?


La musique maçonnique de Mozart est en quelque sorte une musique religieuse. Les loges étaient des sortes de temple avec un rituel, une liturgie. Il est normal que la musique maçonnique ait des accents religieux. La Maurerische Trauermusik (musique funèbre maçonnique) cite un thème de la liturgie catholique des funérailles.


Un exemple du symbolisme maçonnique est la tonalité de mi bémol majeur avec son relatif ut mineur. Cette tonalité a trois bémols à sa clef qui symbolisent la sagesse maçonnique, tout comme ils symbolisent la Sainte Trinité chez Bach. Les œuvres de Mozart sont plus ou moins marquées par l’univers maçonniques. Selon certains, le singspiel hélas inachevé Zaïde l’était également, singspiel très ressemblant à Die Entführung aus dem Serail de par son livret.


La franc-maçonnerie que fréquentait Mozart n’avait rien d’athée ou d’anticlérical. Je dirais qu’elle était déiste, tout comme l’était Voltaire d’ailleurs. Cette franc-maçonnerie croyait en un Dieu, mais Le considérait comme un concept philosophique, le « grand architecte de l’univers » cher au philosophe cité ci-dessus, l’ « Être Suprême » des révolutionnaires français. La cantate Laut verkünde unsre Freude dit dans un couplet : « Stille Gottheit, deinem Bilde huldigt ganz des Maurers Brust. Denn Du wärmst mit Sonnenmilde stets sein Herz in süßer Lust » (calme Divinité, le maçon Te rend hommage de tout son être à Ton image, car Tu ne cesses avec la douceur du soleil de réchauffer son cœur d’un agréable contentement).


Un lied pour piano et voix commence par ces mots : « Die ihr des unermeßlichen Weltalls Schöpher ehrt, Jehova nennt ihn, oder Gott, nennt Fu ihn, oder Brama, hört Worte aus der Posaune des Allherrschers ! » (vous qui honorez le Créateur de l’univers infini, qu’on Le nomme Jéhovah ou Dieu, qu’on Le nomme Fu ou Brahma, écoutez par la voix du trombone les paroles du Maître de l’univers). On peut dire que ces paroles sont œcuméniques, universelles. Il faut toutefois reconnaître que cette divinité est très loin du Dieu des chrétiens, le Dieu de Jésus-Christ, un Dieu Père, un Dieu qui envoie Son Fils unique pour sauver les hommes. L’Incarnation est la différence fondamentale entre la croyance déiste et le christianisme.


Die Zauberflöte (La Flûte enchantée) est considéré comme l’opéra de Mozart où se trouvent le plus de références maçonniques. Le librettiste, Emmanuel Schikaneder, était lui-même franc-maçon. Le symbolisme se trouve également présent dans cette œuvre, comme les trois accords qui marquent le début de l’ouverture. L’histoire est aussi très symbolique, comme le moment de l’initiation de Tamino. La scène se passe en Égypte, ce qui peut contribuer à donner une ambiance mystérieuse et ésotérique.


On peut rapprocher Die Zauberflöte d’une autre œuvre : Thamos König in Ägypten, un « drame héroïque » représenté pour la première fois en 1773, écrit et commande à Mozart par le baron Thomas Philipp von Gebler, qui était franc-maçon. Cette œuvre ressemble à Die Zauberflöte par sa musique et par son livret. Il ne s’agit pas d’un opéra mais de chœurs et de pièces pour orchestres destinés à être interprétés entre les actes d’une pièce de théâtre. L’action se déroule en Égypte. Certains voient là un symbole maçonnique tandis qu’il ne s’agit pour d’autres que d’un cadre exotique et oriental comme on les appréciait à cette époque (Die Entführung aus dem Serail et Zaïde se passent aussi en Orient).


Ménès, Roi d’Égypte, a été chassé du trône par l’usurpateur Ramsès. On le croit mort, mais il vit comme grand prêtre du soleil sous le nom de Séthos. Seuls son ami Hammon et son vieux général Phanès sont au courant. Ménès croit que sa fille Tharsis a été massacrée. En réalité, Ramsès la fait élever par Mirza, prêtresse des vierges du soleil, sous le nom de Saïs. À la mort de Ramsès, son fils Thamos accède au trône. Son conseiller Phéron, amoureux de Saïs, espère avec l’aide de Mirza l’épouser et usurper le trône à son tour. Mirza tente donc d’empêcher le mariage de Thamos et Saïs. Au moment où Phéron déclenche une révolte, Séthos intervient et proclame sa véritable identité. Il unit Thamos et Saïs et les proclame héritiers légitimes du trône. Mirza se poignarde et Phéron, alors qu’il maudit les dieux, est foudroyé par un éclair.


Comme pour Die Zauberflöte, la scène se situe en Égypte. On peut aussi faire des rapprochements entre ces deux œuvres à cause des liens entre les personnages. Une même femme passionnée commandant aux conspirations du mal : Mirza d’une part, la Reine de la nuit de l’autre. La même opposition lumière-nuit avec le personnage positif qui lui fait face : Séthos et Sarastro. La même histoire d’une fille enlevée à ses parents mais élevée dans le culte de la lumière : Saïs et Pamina. Le même mariage de cette princesse avec un jeune prince initié par les prêtres du soleil : Thamos et Tamino.
Le livret de cette œuvre est également maçonnique. Le premier chœur est un hymne au soleil : « Schon weichet dir, Sonne, des Lichtes Feindin, di Nacht ! » (déjà la nuit, ennemie du jour, te cde la place, ô soleil !). Les trois accords de l’entracte font penser à l’ouverture de Die Zauberflöte. Le deuxième chœur s’adresse à un Dieu unique, le « grand architecte de l’univers » des francs-maçons : « Gottheit, über alle mächtig ! Immer neu und immer prächtig ! Dich verehrt Ägyptens Reich » (Divinité toute-puissante, toujours renaissante et toujours glorieuse, le royaume d’Égypte Te vénère ». Les paroles annoncent également Die Zauberflöte : « Osiris’ Söhne » (fils d’Osiris), « Sanfter Flöten Zauberklang » (le son enchanté des douces flûtes). Le chœur final invoque encore la Divinité. Les paroles des chœurs évoquent le Soleil et Osiris, elles s’adressent à un Dieu unique, et on est en droit de se demander pourquoi les nombreux dieux du panthéon égyptien ne soient pas cités. Le livret est donc clairement maçonnique.
À mes yeux, le fait que Mozart ait été franc-maçon n’enlève rien à ce qu’il fut un excellent chrétien. Tous les francs-maçons ne sont pas des anticléricaux fanatiques. Certains d’entre eux lisent la Bible et croient en Dieu. Le Créateur est omniprésent dans la musique maçonnique de Mozart, c’est une musique spirituelle qui exprime les plus nobles aspirations de l’âme humaine. Mozart était profondément croyant, il avait une grande dévotion pour la Sainte Vierge. Son épouse Constance écrivit un jour : « Dans l’église Saint Pierre de Salzbourg, il y a Cette Vierge à l’Enfant. Wolfgang et moi allions souvent La prier, surtout le matin,très tôt avant la Messe ». En parlant de Constance Mozart, on peut faire remarquer que Wolfgang militait pour l’ouverture d’une loge féminine et qu’il était assisté dans ce combat par son épouse.


Il existe également une biographie de Mozart de style hagiographique : Vie d’un artiste chrétien écrite en 1857 par l’Abbé Goschler.


Ma conviction est donc que la franc-maçonnerie de Mozart n’était pas un contre-pouvoir anticatholique mais un mouvement philosophique réunissant des personnes illustres et éclairées dont le désir était de progresser toujours davantage dans la recherche de la sagesse. Cette franc-maçonnerie-là n’avait rien d’incompatible avec le christianisme. De nos jours les choses sont différentes.


Je finirai par une citation du livre Le sel de la terre de notre Saint-Père le Pape Benoît XVI, publié alors qu’Il était encore le Cardinal Ratzinger : « Mozart m’émeut toujours aussi intensément parce que sa musique est en même temps si lumineuse et profonde. Ce n’est jamais un simple divertissement, tout le tragique de l’humanité y est contenu ».

Tous droits réservés. © Théophane 27/01/2006