Les funérailles à Vienne en 1791 et l’enterrement de Mozart

Durant le règne de l’impératrice Marie-Thérèse, les obsèques étaient devenues des affaires complexes et les habitants de Vienne se disputaient les emplacements encore disponibles dans les églises et les cimetières. On économisait toute une vie pour se payer ce qui était considéré comme un enterrement correct, organisé de manière dispendieuse par le clergé. Joseph II regardait ces procédés avec de plus en plus de réticence, tandis que l’Eglise prospérait et que des familles entières étaient laissées sans le sous par le montant des rites funéraires qu’on leur imposait pour leur garantir la vie éternelle.

Au retour des beaux jours, ceci posait des problèmes supplémentaires dans les cimetières surpeuplés de la ville, car les enfants jouaient dans ces cimetières et les cours des églises, au milieu des ossements de leurs ancêtres qui affleuraient, usés par la pluie et la neige. Ce qui présentait des risques sanitaires majeurs.  

Le 23 août 1784, Joseph II légiféra et promulgua des lois qui interdisaient les enterrements somptuaires à l’intérieur des églises et des cimetières. Ces textes étaient fondés par son désir d’introduire de meilleures règles d’hygiènes dans la population de ses états et de leur épargner les dépenses exorbitantes demandées par le clergé pour utiliser les emplacements existants des cimetières surpeuplés.

Les corps des défunts devraient dorénavant être portés ou transportés à l’église pour recevoir une bénédiction et ensuite charriés dans un cimetière en dehors de la périphérie de la ville. Si l’on désirait un cercueil, ce dernier devait être réutilisable, que l’on retournait après la cérémonie au lieu choisi pour l’inhumation. [On peut voir une image d’un cercueil semblable en suivant ce lien : http://www.angelfire.com/bc2/mozart/P9B.html NdT] De manière à économiser de l’espace, il était interdit d’élever des stèles funéraires ; on pouvait seulement ériger des tablettes funéraires qui étaient placées le long des murs des cimetières. Pourtant, cette dernière mesure n’était applicable que pour les familles nobles. Aucune inscription n’était donc placée sur les tombes. Si plusieurs corps arrivaient en même temps au cimetière, ils pouvaient être placés dans la même tombe – il s’agit de tombes communautaires et non de fosses communes, comme on l’a souvent cru à tort [NdT.] On pouvait placer six corps au maximum dans la même tombe. Les dépouilles étaient alors saupoudrées de chaux vive et de terre. On décréta également qu’une distance de 4 pieds [ = 1, 20 mètre environ] devait séparer les tombes. On ouvrait les tombes et on ôtait les ossements pour laisser la place à d’autres inhumations tous les sept à huit ans ; période jugée nécessaire pour que la décomposition fasse son effet.  

Le cimetière Saint -Marx {Saint-Marc] où Mozart fut inhumé selon ces règles était situé à 6 kilomètres de Vienne. A l’époque de son enterrement, il n’y avait pas le moindre arbre dans tout le cimetière. Le paysage désolé était rythmé seulement par les légers vallonnements des tombes. La route menant au cimetière était simplement un chemin et les attelages qui portaient les corps jusque là quittaient Vienne au coucher du soleil pour déposer leur chargement dans la chapelle, où ceux-ci attendaient l’enterrement qui avait lieu au matin. Personne n’accompagnait jamais le corbillard jusqu’à Saint-Marx. [Selon la loi, les corps restaient durant toute la nuit dans cette chapelle, cercueil ouvert, afin d’éviter l’enterrement accidentel de personnes en état de catalepsie. NdT]

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Cimetière Saint-Marx (Cliquez sur les photos pour les afficher en taille réelle)

A la demande du second époux de Constanze Mozart, Georg Nissen, Sophie Haibel, la plus jeune sœur de Constanze, écrivit un compte-rendu de la mort de Mozart pour qu’elle soit incluse dans la biographie qu’il écrivait. Sa description de l’événement a été utilisé par tous les biographes, lui permettant ainsi d’avoir une place dans l’histoire mozartienne.

Mozart mourut à minuit cinquante cinq, le 5 décembre 1791 après une courte maladie. Constanze s’étendit à côté de lui afin d’attraper la maladie qui lui avait coûté la vie. Elle était hystérique et on l’emmena plus tard avec ses enfants chez Herr Bauernfeld, un associé de Schikaneder, puis chez Joseph Goldhahn un ami de Mozart. Pendant ce temps, le sculpteur Mueller arriva de sa galerie d’art afin de procéder au moulage du masque funéraire du visage « pâle et sans vie » de Mozart.

Le Baron van Swieten arriva au milieu de tout ceci, mais n’arriva pas à convaincre Constanze de s’arracher du corps de son mari. C’est lui qui choisit l’enterrement de troisième classe ; il a été critiqué pour cela, mais un autre choix aurait-il fait une différence? Constanze n’aurait pu payer plus, et elle n’aurait permis à personne de lui faire l’aumône en payant pour elle.

L’âme de Mozart fut bénie dans la chapelle de la Sainte-Croix -attenante à la cathédrale Saint Etienne [NdT] – puis, selon la foi catholique, partit pour être réunie à son Créateur. Son enveloppe terrestre fut transporté au cimetière Saint-Marx. Une douzaine de personnes, famille, amis et familiers de Mozart assistèrent à la bénédiction.

Mozart reçu un enterrement de troisième classe comme 80% des Viennois. Le coût de ses funérailles, selon les registres de sa paroisse, étaient de 8 florins 56 kreuzer plus 3 florins pour le transport. Les enterrements de première classe étaient réservés aux nobles. Entre mi novembre et mi décembre 1791, sur 74 adultes enterrés à Vienne, seulement l’un d’entre eux eut droit à un enterrement de première classe ; sept eurent un enterrement de seconde classe et 51 eurent un enterrement de troisième classe ;  11 pauvres furent enterrés gracieusement.

Un enterrement de seconde classe coûtait 37 gulden. La différence entre la troisième et la seconde classe était le nombre de ceux qui tenaient les cordons du poêle : six pour la seconde classe, et quatre pour la troisième classe. Le nombre des enfants de chœur portant des cierges variait aussi, mais le défunt qui recevait un enterrement de second ordre aurait quand même voyagé vers le cimetière dans un cercueil réutilisable et aurait été enseveli dans une tombe communautaire.

La philosophie de Mozart et son opinion personnelle vis à vis d’un certain clergé, comme le révèle sa correspondance, indique que les prières d’un seul prêtre sur ses restes mortels étaient suffisantes à ses yeux. Et il ne se serait pas soucié du nombre de ceux qui transporteraient à l‘église ni du nombre des enfants de chœur portant des cierges de leurs mains mal nettoyées… Son corps aurait quand même été charrié au couchant au cimetière Saint-Marx et enterré dans une tombe communautaire ; ni croix ni pierre tombales n’en auraient marqué l’emplacement, puisque c’était interdit. Mozart n’étant pas noble, il n’avait pas droit à une plaque commémorative sur les murs du cimetière.

Constanze n’était pas présente lors de l’enterrement. Certains auteurs attribuent son absence à son chagrin, d’autres l’accusent de fausseté et de dureté.

La réalité est toute autre, et il y a d’autres raisons à son absence. Il était hautement incorrect pour une veuve au XVIIIe siècle d’être présente lors de la bénédiction du corps. Sa place était chez elle, revêtue d’habits de deuil ; assise devant son foyer, des cendres sur les cheveux en signe de deuil. La coutume était impérative dans la plupart des pays catholiques sous la domination de l’empire autrichien, mais elle fut aussi pratiquée en Irlande jusqu’en 1820.. Curieusement, dans certaines provinces, elle fut encore en vigueur juste avant la seconde guerre mondiale.

Une référence à cette coutume est également faite par Philippe Ariès dans ses ouvrages L’homme devant la mort  (Seuil, 1977) et Essais de la mort en Occident (Seuil, 1975), qui décrivent les pratiques funéraires du XVIIIe siècle, quand la coutume obligeait l’épouse à rester chez elle et à ne pas assister à la cérémonie. Ariès mentionne la réaction de l’abbé Coyer (1768) qui la désapprouve, pensant que « la véritable douleur est dans le cœur et on dans les vêtements ».

Pendant les premières années du XIXème siècle, ces traditions changèrent. Une veuve pouvait suivre l’enterrement de son mari ; tout d’abord en restant cachée dans un coin de l’église ou des galeries supérieures. Par la suite, elle put mener le convoi, son visage caché sous des voiles noirs épais. Ce changement fut initié par l’aristocratie qui avait un droit légal aux tombes individuelles.

A la suite du mouvement Romantique, le XIXème siècle donna naissance à un besoin d’exprimer publiquement sa douleur et de célébrer la mémoire des morts par des tombeaux distinctifs. La cérémonie devint plus élaborée et le coût plus élevé. Le changement fut progressif et petit à petit la mort ne fut plus crainte mais devint héroïque. Les cimetières se transformèrent en parcs dans lequel la visite à ses morts devint un rituel de culte des ancêtres et dans lequel la tombe fut un endroit de pèlerinage annuel en famille.

Des transformations plus importantes étaient à venir. Lors de ses séminaires à la Johns Hopkins University de Baltimore en 1974, Ariès expliqua que c’étaient des Etats-Unis qu’était venu le tournant le plus important dans le changement d’attitude envers la mort au XXème siècle. Voici un autre changement de mentalités envers la mort que nous craignons à nouveau et mentionnons rarement, et qui rend notre compréhension des rites funéraires du XVIIIème siècle si difficile. Aujourd’hui nous reculerions d’horreur si nous voyions le crâne d’un membre de notre famille dans la pile d’un charnier. De même, nous n’apprécierions pas de voir des chandeliers fait des tibias de nos chers disparus, dont un exemple se trouve à Rome dans la chapelle des Capucins et au Palais Farnèse.

Certaines de ces coutumes existent encore. On se souvient de Jacqueline Kennedy conduisant la procession funéraire du Président assassiné, couverte d’un voile noir. Alma Mahler n’assista pas à l’enterrement de son mari. Quelque soit l’opinion que l’on ait de sa fidélité conjugale envers Mahler, ce ne fut pas l’indifférence envers son mari qui dicta sa conduite, mais de vieux rites encore vivaces dans les régions d’où venait sa mère.

 Agnes Selby.
Tous droits réservés.
(traduction française : Emmanuelle et Jérôme Pesqué)

 

Cet essai a été publié en anglais entre le 20 et le 24 juin 2002 sur le site  http://www.openmozart.net/openmozart/jsp/index.jsp  

Madame Agnes Selby est l’auteur de Constanze, Mozart’s Beloved. Sydney, Turton & Armstrong, 1999. (disponible sur www.amazon.com) Ses recherches préalable à cette biographie de Constanze Weber-Mozart-Nissen l’ont menée entre autre à Philadelphie, Londres, Vienne et Salzbourg. Madame Selby vit à Sydney, où elle collabore à plusieurs journaux et revues littéraires.

Les photographies du cimetière Saint-Marx ont été réalisées en 1994 par Emmanuelle Pesqué.