KUATUOR A KABOUL
Mustapha,
assis le violoncelle entre les jambes, regarda ses compagnons entrer les uns après
les autres et secouer la neige qu’ils avaient sur les épaules. En cette nuit
de décembre 2001, la température était glaciale.
Sans
une parole, ils prirent leurs instruments dans le coffre bas qui meublait
sommairement la pièce. Abdul sortit un diapason de sa poche, le fit tinter
comme à son habitude sur le pied de sa chaise métallique et tous accordèrent
leurs violons de différents gabarits.
Mustapha
jouait du violoncelle et il aimait ce son grave et presque humain qui sortait de
son ventre. Les vibrations qu’il ressentait en faisant glisser l’archet sur
les cordes lui rappelaient le frémissement qu’il éprouvait lorsqu’il
tirait à la kalachnikov sur les convois talibans dans les vallées du Pamchir.
Un vrombissement au creux de l’estomac qui lui donnait l’envie de devenir
sanguinaire...
Abdul
pilotait son violon comme le camion qu’il conduisait sur les sentiers pour
mulets des pentes escarpées de la région : avec brio et maestria, sans une hésitation.
Ali
était à l’alto, grave et appliqué comme s’il faisait son travail habituel
de cinglé. Sa spécialité : le désamorçage des obus non explosés.
Muhamad,
quant à lui, avait le second violon. D’un naturel réservé il était
pourtant d’une détermination que seule trahissait la profondeur de son regard
clair. Son évasion de la prison de Kaboul, voici sept mois, avait laissé
plusieurs cadavres sur le chemin de ronde. Le coup d’archet était précis et
incisif, comme celui de la lame de cutter dont il s’était servi pour
supprimer quelques gardiens talibans…
Abdul
se racla la gorge. Le silence se fit. Il rythma de son pied une mesure et, dans
l’air froid, s’élevèrent les premières notes du Quatuor en Ut majeur,
Koechel 465, de
Mozart… Le dernier que celui-ci ait dédié, en janvier 1785
à son Ami Joseph Haydn, en témoignage de son affection et de sa
reconnaissance.
En
cet instant précis, le bonheur éclaira la petite pièce où les quatre amis
avaient coutume de se retrouver, ce lieu qui leur servait de refuge, de rempart
contre la cruauté des hommes et l'insupportable
absurdité de la guerre qui les entourait.
Un
Quatuor surnommé "les Dissonances"...Une oeuvre aux harmonies
audacieuses et au discours significatif qu'ils avaient choisi d'étudier et de
jouer inlassablement... Une conversation à quatre cordes et sans paroles, comme
une généreuse amitié à partager, un signe de fraternité universelle que les
quatre combattants-musiciens lançaient, à la manière d’une Quête, au monde
qui éclatait autour d'eux...
Comme
si la folie du monde pouvait entendre le son des trois violons rapides comme
l’éclair et celui, plus voluptueux, du violoncelle… Comme si les hommes
pouvaient écouter cette musique simple et dépouillée, à l’image de la vie
des quatre combattants. Une mélodie mélancolique, transparente et si limpide
qu'elle en devenait parfois presque déchirante, comme l’était la morsure du
froid qui piquait si cruellement leur chair, les nuits où, pour échapper aux
patrouilles ennemies, les quatre amis dormaient sous les étoiles...
Mustapha
connaissait la partition par coeur et il l'adorait. Il l'avait dénichée au
fond d'une petite librairie de la capitale, en un temps où son peuple pouvait
encore circuler librement et s'inquiéter de musique... Il avait eu le temps de
la montrer aux autres pour qu'ils l'a découvrent à leur tour, avant que son
vieux sac, dans lequel il avait soigneusement plié les précieuses feuilles de
papier ne disparaisse, un jour, au fond d'un ravin.
Abdul et Muhamad avaient dévoré les notes des yeux et ils avaient rapidement maîtrisé le déchiffrage de leurs parties violon. Ali avait été plus lent à s'imprégner du climat de l'oeuvre et les premières mesures l'avaient surpris... Ces dissonances ! Ces notes qui se frôlent, s'écartent, se retrouvent pour mieux se mêler, à la limite de la fausse tonalité, à la frontière du faux pas... Quelle drôle d'idée ! On pourrait presque penser à une étourderie de musicien...
Ce
soir, les quatre amis répétaient le Premier mouvement, "Adagio
Allegro"... Dès les premières mesures s’installa une atmosphère
angoissante et grave, le rappel d'un chaos passé. Une interrogation suppliante,
une méditation douloureuse et la question lancinante qui roulait dans leurs têtes...
Seraient-ils
encore là… demain ?
Le regard de Mustapha se voila… Il jouait de façon quasi mécanique et ses pensées vagabondaient dans le passé. Il se remémora ses jeux de gosse avec ses amis, dans leur village perché à 2500 mètres et il revit la silhouette élancée de cet officier russe par qui tout était arrivé. Il sentait au fond de sa poche la vieille photo s’animer et il entendait, assourdis comme dans un rêve, les grincements du violon qu’Abdul faisait crier sous l’archet…
Sergeï
Tchabarov, lieutenant-colonel de l'armée soviétique, s'ennuyait...Dans
quelques jours, ce serait le sixième Noël qu'il passait loin des siens et sa
famille lui manquait cruellement. Sa femme surtout... Il en avait un désir fou,
un désir dont la sensation allait grandissant depuis qu'ils s'étaient séparés,
en novembre 1982, pour quelques mois seulement, pensaient-ils alors...
Sergeï
avait dû, à ce moment là, rejoindre son commandement dans le nord de
l'Afghanistan, dans une contrée isolée de ce pays étrange et pittoresque que
les troupes soviétiques occupaient en majeure partie. Cent mille soldats, cent
mille environ de ses concitoyens combattaient ici, depuis un an déjà, la rébellion
anti-communiste. Les affrontements étaient rudes car la résistance au message
des "grands frères" de l'URSS était acharnée... Sergeï ignorait
alors que les hommes pouvaient être aussi cruels les uns envers les autres...
Mais
aujourd’hui, en ce mois de décembre 1988, les dernières nouvelles de l'Etat-major
laissaient espérer la fin de la guerre et Sergeï avait reçu l'ordre de
commencer les premières évacuations des hommes. Il allait, bientôt, rentrer
au pays...
Tout
au long de ces interminables années de solitude et d'horreur, Sergeï s'était
désespérément accroché à la Musique... Il était musicien et dans ses
cantines, comme l’avait fait la plupart des hommes de son régiment
d’infanterie, il avait emmené son instrument. Un violon. Il ne s’en séparait
presque jamais…
Parfois,
il lui suffisait de le regarder, de le toucher, de le "respirer" pour
se sentir bien. Et lorsqu'il sentait monter en lui le désir, lorsqu'une
sensation bien particulière tiraillait le creux de son ventre, il s'éloignait
du campement, l'instrument collé contre son corps. Sergeï avait, alors,
rendez-vous avec Wolfgang Amadeus
Mozart...
Il
connaissait parfaitement de mémoire
plusieurs de ses oeuvres mais il était plus particulièrement attaché
à l'une d'entre elles... Koechel 465... Le Quatuor en Ut majeur, dit « Des
Dissonances ». Kirioucha, sa femme, l'adorait. Et elle jouait merveilleusement
du violoncelle...
Il
y a trois ans, lors de l'une de ses escapades solitaires,
Sergeï avait fait la connaissance, dans un village isolé près de
Mazar-i-Charif , de quatre gamins au regard et au sourire irrésistibles...
Mustapha, Ali, Abdul et Muhamad étaient copains, ou plutôt amis comme on sait
l'être lorsqu'on a dix ou douze ans, « amis à la vie et à la mort"
disaient-ils en riant. Une amitié sans nuage...
Malgré
leur jeune âge, ils subissaient, avec leurs familles, les affres d'une guerre
qui ne voulait pas dire son nom et qui déchirait pourtant leur pays depuis
longtemps déjà. Mais leurs yeux disaient que la vie était quand même là,
tourbillonnante, et qu’un jour, il y aurait libération.
Est-ce
pour cela qu'ils avaient été subjugués lorsque, pour la première fois, Sergeï
leur avait montré son violon ? Est-ce pour cela qu'ils s'étaient alors assis
à ses pieds et écouté, dans un profond silence, le Deuxième mouvement «
Andante cantabile » du Quatuor dont Sergeï savait si bien faire chanter le
message apaisant, le bourdonnement
opposé au murmure, le combat de l'ombre et de la lumière, la douceur qui vainc
l'angoisse...
Par
chance, le régiment de Sergueï comptait autant de musiciens que d’hommes et
le foyer possédait quelques instruments supplémentaires et des partitions. Il
n'avait fallu que quelques jours à Mustapha, l'aîné de la bande, pour se
familiariser avec ces sonorités... En quelques semaines, Sergeï leur avait
appris les rudiments du déchiffrage et il avait été étonné de la facilité
avec laquelle ces gamins du bout du monde avaient "compris" la
Musique...
Tour
à tour, ils s'exerçaient des heures durant, qui sur le violon, qui sur le
violoncelle... Jour après jour, Mustapha, Ali, Abdul et Muhamad devenaient
musiciens, avec leurs doigts, leur coeur, leur
âme. Et mois après mois, ces enfants étaient devenus la seule famille de
Sergeï...
Six
ans déjà... Six longues années ponctuées de ces rencontres musicales quasi
quotidiennes, remplies de joie et d'ivresse. Des moments privilégiés, mis
entre parenthèses, où chacun d'entre eux, à sa manière, essayait de survivre
au milieu des déchirements, des explosions et des drames...
La
neige commençait à tomber et Sergeï rêvait... Revoir son pays et retrouver
sa femme... Partager une nouvelle fois, avec elle, l'univers enchanté de
Mozart, dans la douce indolence du petit salon de musique de Kirioucha... Perdre
le souvenir du bruit des armes et de la fureur des hommes, oublier le désespoir
de toutes ces années loin d'elle... La regarder, assise dans un coin de la
petite pièce, battre d'un pied timide la mesure en refermant les bras autour de
son violoncelle...
Sergeï
eut un sourire en pensant à une
photographie prise, il y a longtemps déjà, par une journée merveilleusement
ensoleillée... Un violoncelle, Abdul et Mustapha... C'est à ce dernier que
Sergeï avait donné le cliché et il ne doutait pas que celui-ci le conservait
toujours précieusement, un peu comme on garde un trésor...
Il
soupira... Qu'étaient-ils devenus, ces quatre gamins si attachants qui avaient
partagé sa vie ? Pensaient-ils parfois à lui ?
Faisaient-ils toujours de la Musique ? N'avaient-ils pas oublié
Mozart,
ce divin "petit homme" qui semble attendre toujours de pouvoir jouer
gaiement quelques notes et dont l’œuvre lumineuse est un perpétuel chant
d'amour à l’espace, au silence et à l’âme des Hommes... Comme Sergeï
l'aimait, ce Quatuor magnifique, ce message intime que Wolfgang adresse à sa
recherche du temps perdu...
Il
sursauta... Son aide de camp venait de faire irruption dans la chambre ; il lui
fallait partir immédiatement prendre les derniers ordres de l'Etat-major
positionné dans le Khirgizistan voisin. Deux cents kilomètres de routes
caillouteuses et interminables, sur lesquelles lui-même et ses hommes
essuieraient sans doute quelques affrontements avec les rebelles, malgré les
premiers signes d’apaisement d’une guerre civile qui avait été sanglante
pour l’Armée Rouge...
Sergeï
eut un pincement au coeur. Pour la première fois, il avait peur...
…Quelques
heures plus tard, son convoi fut attaqué lors d'une embuscade. Avant que son véhicule
n'explose, Sergeï chantonnait, à voix basse, le Finale
«
Allegro » du Quatuor "Les Dissonances » Koechel 465...
Un
dernier Mouvement, aux sonorités inattendues et bouleversantes, qui couronnait
une oeuvre que Wolfgang Amadeus
Mozart
avait dédié à l'Ami très cher, un peu
comme l'espoir d'une Résurrection...
Il
y avait maintenant 13 ans que le
lieutenant-colonel Tchabarov était mort sur une route pourrie de ce pays
perdu….
Mustapha
s’aperçut du grognement d’Abdul et réalisa que le grincement qu’il
entendait n’était pas le son qui sortait, seize ans auparavant, du
violoncelle du régiment de Sergueï, mais bien celui qui sortait du sien
aujourd’hui. Il se ressaisit, redonna à ses doigts ce mouvement qui conférait
à l’instrument un vibrato qui le faisait résonner avec puissance et se
concentra sur son jeu.
Une
larme coulait sur sa joue…aussitôt comprise par ses compagnons.
Au
même moment, au sud-est du pays, la guerre faisait à nouveau rage et une bombe
de 9 tonnes venait de tomber sur Tora Bora, le refuge présumé d’un certain
Oussama…
Les
quatre musiciens étaient bien loin de tout cela…
Mozart
aussi.
Dehors,
les flocons de neige continuaient de tomber, telle une pluie de fleurs
blanches…
Marie & Olivier-Ange
Tous droits réservés. © 18/12/2003