Le maître et le disciple

Mystérieux personnage que ce Monsieur Franz-Xavier Süssmayr dont une définition trouvée au hasard de mes recherches signale "qu'il est connu pour avoir achevé le Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart"...

Lorsque j'ai décidé de participer au "jeu-concours" lancé par Ron, je n'imaginais pas que j'aurais autant de difficultés à rassembler quelques informations sur ce familier de Wolfgang et je remercie Anne d'avoir attiré notre attention sur ce compositeur dont, pour ma part, j'ignorais à peu près tout, excepté bien sûr qu'il avait achevé le Requiem...

Süssmayr avait dix ans de moins que Wolfgang et tout comme lui, il est mort jeune, à 37 ans. Il reçut, lui aussi, l'éducation musicale de son père et après de sérieuses études, il s'installe à Vienne où il rencontre Salieri et
Mozart. Du premier, il deviendra d'abord l'élève puis l'ami ; du second, il sera l'élève puis le disciple... Süssmayr occupera, jusqu'à sa mort, les fonctions de "kapellmeister" du Théâtre national de Vienne.

Il a beaucoup écrit, beaucoup composé mais sans doute n'aurait-il jamais été "célèbre" et son nom serait-il tombé dans l'oubli s'il n'y avait eu sa "collaboration" avec
Mozart.

J'ai listé, ci-dessous, quelques-unes de ses oeuvres (principalement des opéras) ; à la date de 1794, vous remarquerez le "Der Speigel von Arkadien" (ou le Miroir d'Arcadie) dont Schikaneder écrivit le livret sur une musique de Franz Xaver Süssmayr.

Die Liebe für den König oder Karl Stuart (25.4.1785 Kremmsmünster)
Die Drillinge (19.2.1786 Kremmsmünster)
Die gar zu strenge Kinderzucht (4.2.1787 Kremmsmünster)
Nicht mehr als sechs Schüsseln (10.6.1788 Kremmsmünster)
Die väterliche Rache (1.7.1789 Kremmsmünster)
Der rauschige Hans (1791; np)
Moses oder Der Auszug aus Ägypten (4.5.1792 Wien Wd)
L'incanto superato (8.7.1793 Wien N) [Der besiegte Zauber]
Der Speigel von Arkadien (14.11.1794 Wien Wd)
Idris und Zenide (11.5.1795 Wien Wd)
Die Freiwilligen (27.9.1796 Wien Kt)
Der Wildfang (4.10.1797 Wien Kt)
Liebe macht kurzen Prozess oder Heirat auf gewisse Art (26.3.1798 Wien Wd)
Soliman der Zweite oder Die drei Sultaninnen (1.10.1799 Wien Kt)
Gülnare oder Die persichen Sklavin (5.7.1800 Wien Kt)
Phasma oder Die Erscheinung im Tempel der Verschwiegenheit (25.7.1801 Wien Kt)
Das Hausgesinde (1802; np)
List und Zufall (11.1.1806)


Si par (saine) curiosité, vous étiez tentez d'aller plus avant dans la découverte de ce compositeur, laissez vous tenter par un C.D sorti en juillet dernier chez D.G (réf. 552102) sous le titre "Dream of the Orient, Sarband Concerto Koln" ; au verso du disque, vous pourrez lire :

Mozart : Overture to 'Die Entführung aus dem Serail'
Introduction Kraus : Marcia dei Giannizzari
Concerto turco nominato 'Izia semaisi' Traditional turkish : Nevã Ilãhi -
Süssmayr : Sinfonia turchesca in C Major : 1. Allegro 2. Adagio
Süssmayr : Sinfonia turchesca in C Major : 3. [Minuetto] - Trio
Süssmayr : Sinfonia turchesca in C Major : 4. Finale

Mercredi dernier enfin, la Radio autrichienne a diffusé un concert (septembre 2003 au Musikverein de Vienne sous la direction de Riccardo Muti), d'oeuvres de
Mozart (Sub tuum praesidiu, pour soprano, ténor, orgue et cordes) et de Süssmayr (Ave verum, Ave Maria et Missa solemnis).

Le Coeur des Viennois, bat, parfois, d'un même tempo... 


Quoiqu'il en soit, et s'il n'avait jamais rencontré
Mozart, je pourrais tout aussi bien terminer là mon post sur Franz-Xaver ! 

Mais puisque le "jeu" consiste à découvrir l'individu, je vais donc poursuivre mon humble "enquête" ! 

La lecture des Massin, d'Einstein et de Robbins Landon laisse transparaître un personnage un peu flou, un peu vague et pourtant extrêmement présent dans l'entourage de Wolfgang... Il accompagne souvent ce dernier lors de ses déplacements et collabore avec le Maître de façon "active". Il intervient par exemple dans l'orchestration du "Concerto en ré K 412" écrit par
Mozart pour son ami corniste Joseph Leutgeb, partition restée à l'état fragmentaire (deux mouvements sans andante lent central). Süssmayr datera ainsi, sur l'autographe du Rondo : "Vienna Vernerdi Santo li 6 Aprile 792".

A la demande de
Mozart, surmené et fatigué, il a également composé tous les récitatifs secco de La Clemenza di Tito.

Compagnon indispensable... Franz-Xaver ne rate quasiment jamais non plus les périodes de cure que Constance fait à Baden. De là à imaginer que Madame
Mozart puisse être accusée d'adultère avec ce familier est un pas que je ne franchirai pas ! L'hypothèse amusante concernant le "doute" sur la paternité du fils cadet des Mozart (né en juillet 1791) a rapidement été abandonnée mais remarquons toutefois qu'il s'agit du même prénom ! Mais s'il fallait une "preuve", il y a la fameuse "Oreille de Mozart", malformation congénitale de la conque manquante que le petit enfant présentait également... 


Plus paradoxale semble l'attitude de Wolfgang vis à vis de son élève...

Le 7 octobre 1791, il écrit à sa femme :... "Je dois avouer maintenant que j'avais tort et qu'il est vrai que Süssmayr est un âne, un vrai âne"... A quoi faisait-il allusion ?

Puis, le 8 : ... "donne donc de ma part une bonne paire de soufflets à Süssmayer et fais lui en donner une aussi par Sophie (soeur de Constance). Il serait bon aussi de lui faire pincer le nez par une écrevisse, de lui arracher un oeil ou de lui ménager quelque blessure apparente"... Wolfgang avait, semble-t-il beaucoup d'humour...

Et enfin le 9 octobre :... "Embrasse Sophie pour moi. J'envoie au Süssmayr une paire de bonnes nasardes et une large calotte"...
Mozart était-il jaloux ?


Mais venons-en à la Messe de Requiem en ré mineur, K 626, la dix-septième messe de
Mozart.

D'après les Massin, lorsque Wolfgang meurt, il avait entièrement écrit le "Requiem aeternam" ainsi que le "Kyrie". De même, les parties vocales, la basse chiffrée et les indications instrumentales sont de la main de
Mozart pour ce qui concerne "Dies irae", "Tuba mirum", "Rex tremendae", "Recordare" et "Confutatis","Domine Jesu Christe" et l'"Hostias".

Mais l'orchestration en est de Süssmayer.

Le "Lacrimosa" est esquissé par Wolfgang jusqu'à la huitième mesure, tout le reste étant de Süssmayer, y compris "Sanctus", "Benedictus" et "Agnus Dei" ainsi que la reprise de la Fugue du "Kyrie".


Bon nombre d'historiens et de musicologues ont contesté ce "schéma", précisant que seul, le "Requiem aeternam" avait été entièrement orchestré par
Mozart, toutes les autres pièces (de la Fugue du "Kyrie" à la fin de l'Hostias") ayant été esquissées sous forme de "particella", 99 feuilles en tout, à partir desquelles aurait alors travaillé Süssmayer, s'aidant des instructions de la dernière heure données par le Maître ou des notes autographes remises par Constance.

Même s'il est incontournable, le sujet n'étant pas ici principalement l'étude de la composition du Requiem, je ne vais pas ouvrir plus avant le débat...

Il n'en reste pas moins que
Mozart mort, il fallut achever l'oeuvre commandée, commencée et pour laquelle une avance substantielle avait déjà été versée...

Qui pouvait achever cette partition dans le respect de l'art
mozartien et qui allait oser "imiter" un Mozart ???

Constance, veuve, ne se trouvait pas dans la meilleure situation financière... Elle fit appel à plusieurs musiciens pour continuer le travail de son époux, parmi lesquels un ami de Haydn, Joseph Eybler, que
Mozart avait en haute estime et auquel il prêtait davantage de talent que Süssmayer. Mais Eybler déclara vite forfait et se retira avec fortes excuses...

Un autre musicien, F.J. Freystädtler, compléta l'instrumentation du Kyrie avant d'abandonner à son tour...

Constance se retourna alors vers Süssmayer... Elle était alors "fâchée" contre lui mais "ne se souvient plus pourquoi" (lettre de Constance à l'abbé Stadler du 31 Mai 1827, Salzbourg). De fait, l'objet de son courroux semble être la prétendue trahison de Franz Xaver, accusé d'avoir rejoint le "camp Salieri", en se prêtant entre autres à un concert (pupitre violon) donné les 12 et 13 juin 1791 à la chapelle de la cour impériale et royale, - sous la houlette de et payé par - Salieri, Maestro di Cappella... (Archives de la Bibliothèque Nationale à Vienne).


Süssmayer, quant à lui, était vraisemblablement vexé de n'avoir pas été choisi en premier pour poursuivre le travail commencé par le Maître. Mais il se laisse convaincre (moyennant finance ?), reconnaissant volontiers dans une lettre aux Editeurs Breitkopf et Härtel, en 1800, qu'il avait souvent joué et chanté avec
Mozart les pièces du Requiem déjà mises en musique par le Maître, ce dernier lui ayant en outre confié à plusieurs reprises son idée de l'achèvement de l'oeuvre.

Süssmayr connaissait bien le "style"
mozartien et semblait le mieux qualifié pour la tâche, même si sa technique et ses capacités semblent limitées. (Lettre de Constance à Stadler le 31 Mai 1827, Salzbourg : "Mozart disait souvent à Süssmayer : "ah, tu es comme une poule à trois poussins, tu mettras longtemps à comprendre"...

Un autre fait eut peut-être quelque importance : l'écriture de Süssmayr était celle qui ressemblait le plus à celle de
Mozart... et une contrefaçon de la signature du Maître fut ainsi réalisée (en haut et à droite de la première page "di me W:A:Mozart mpria.792").


Certains auteurs parlent en l'occurrence de "mensonge" de la part de Constance. Mais ce n'est pas ici le sujet. 

Süssmayr toutefois, après avoir gardé longtemps le silence, rétablit les faits dans une lettre du 8 février 1800 aux Editeurs Breitkopf et Härtel (sa démarche n'eut, d'ailleurs, aucun succès...). Dans cette même lettre, une autre phrase retient l'attention :... " Je dois trop à l'enseignement de ce grand homme pour demeurer silencieux et permettre à une oeuvre d'être éditée en tant que sienne alors qu'une grande partie est mienne, parce que je suis convaincu que mon travail est indigne de son grand nom."...



L'oeuvre enfin achevée, on en fit deux copies dont une fut livrée à celui qui l'avait commandée, le Comte von Walsegg-Stuppach, lequel s'empressa de la recopier intégralement, de la signer et de la faire jouer le 14 décembre 1793 en l'honneur de sa défunte épouse...


La genèse de la composition de la "Messe de Requiem K 626" est complexe et la partition garde son mystère... Ecrite et annotée par
Mozart et Süssmayr, codifiée - 17 561a - à la Bibliothèque Nationale Autrichienne à Vienne, c'est le seul document qui tienne lieu de source sûre.

Il semble toutefois que les spécialistes de l'art
mozartien soient extrêmement réservés quant au travail fourni par Süssmayer en lui reprochant notamment d'avoir disproportionné l'oeuvre (répétition de la fugue du "Kyrie" à la fin de la partition, solo très contesté de trombone pendant le "Tuba mirum", thème insignifiant du "Hosanna").

Franz-Xaver Süssmayr, élève, disciple et compositeur, a essayé de "faire honnêtement du
Mozart, sans talent suffisant pour grandement servir ni grandement trahir"... 

Nous autres, Amateurs éclairés ou Mélomanes sincères, savons que
Mozart voulait que sa Musique fut d'abord "écoutée" mais surtout "entendue".

Entendre le Requiem de Wolfgang Amadeus
Mozart est, pour tout mélomane croyant, l'équivalent d'une prière adressée au Ciel...

Pour les Autres, ce peut être un instant de doute et de désir de croire...

Juste quelques simples "notes qui s'aiment entre elles"... Chacun d'entre nous écoute et entend selon son Coeur, n'est ce pas ?

Mais pour Nous tous, ce sont des trésors de Bonheur musical et de Fraternité.

Marie O.

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