Les dernières notes de
l’andante
Il faisait un de ces ciels bleu et blanc aveuglant de pureté.
Le plan d’eau luisait doucement, les cygnes forçaient l’admiration par tant de
grâce, de froideur, de détermination. Le cygne, venu tout droit des contes de
l’enfance, celui qui force à croire que tout peut arriver, que le vilain petit
canard ne le restera pas à vie…
« Il te faut écrire, il te faut écrire… » répétait la petite voix. « Il te faut
écrire pour ne rien oublier. Il te faut écrire »… comme un murmure jaillissant
de nulle part…. « Il te faut écrire, ne rien oublier de ta vie… »
Klara était assise là…elle tournait distraitement sa petite cuiller dans la
tasse de café brûlant.
Klara était assise là, le regard perdu, à l’écoute de ces mille bruits qui font
le silence, …à l’écoute de cette petite voix…
Au fond de son sac immense, le GSM se mit à sonner. Allait-elle enfin se décider
prendre la communication ? La sonnerie n’en finissait pas, cela devait donc être
si important ?
- Klara…
- …
- Klara, tu m’entends ?
- ….
- Klara, réponds, il faut que tu viennes
- Oui, je t’entends…
- Klara, il est vraiment nécessaire que tu viennes, tu ne peux pas rester ainsi,
dans l’incertitude
- Ok, je viendrai, laisse-moi encore un peu de temps, j’ai encore des choses à
faire, à finir, à régler…
- Klara, n’oublie pas, je t’attends
- …
Klara se leva, emportant son immense sac et ses souvenirs. Elle avait encore
quelque chose de très important à faire avant de rejoindre celle qui l’appelait.
Klara rentra chez elle, son regard balaya l’appartement somptueux dans lequel
elle vivait depuis quelques mois. « J’ai eu de la chance de trouver cet appart »
se dit-elle en soupirant…
Quelques secondes plus tard, elle vit toute sa vie défiler : les bons et les
moins bons moments…
L’enfance un peu triste, isolée…On la trouvait déjà si différente des autres :
par son nom, par sa manière de vous regarder… comme au travers de vous, par sa
sensibilité, par son émotivité, mais surtout par cette révolte permanente contre
la terre entière et plus particulièrement contre l’injustice.
L’adolescence, période ingrate, pendant laquelle elle avait connu l’internat et
ressenti si profond ce sentiment d’abandon, de rejet. Sentiment qui allait la
suivre infiniment, lui coller à la peau toute sa vie.
Les études, réussies une année, ratées une autre…au gré de ses états d’âme…mais
pour finir, un diplôme en poche et la certitude de pouvoir vivre sa liberté.
C’était sans compter sur la pression du qu’en dira-t-on !
Elle voulait des enfants, d’accord, mais c’est au prix du mariage. Donc, elle
ferait comme tout le monde : mariage et flonflons… c’était à la campagne, pour
faire joli.
Puis les enfants…un, deux…ça suffit ! Elle avait perçu intuitivement qu’un
troisième ne ferait que précipiter la fin de son couple. Elle prit donc
patience.
Elle exerça son métier avec passion, elle s’occupait de ses enfants avec amour,
elle tenait sa maison avec méticulosité, pour le reste…. Elle poussa un soupir.
Elle se plaisait à répéter à ses rares amies : c’est ma cage, dorée, peut-être,
mais c’est une cage…
Et elle allait drôlement se cogner aux barreaux de sa cage…
Une passion fulgurante allait bousculer cette petite vie conventionnelle qui lui
convenait d’ailleurs si peu.
Un amour comme on n’en vit qu’un dans sa vie… si on a de la chance !
Il ne lui était plus possible aujourd‘hui de continuer à enfouir ce souvenir au
plus profond de son cœur. Les larmes étaient là….ne plus les contenir.
La première rencontre, un matin de novembre, plein de neige… elle partait
travailler en train. Elle avait ses habitudes et montait toujours dans la même
voiture. Mais ce matin-là, justement à cause de la neige – le quai n’était pas
dégagé suffisamment loin - elle monta dans une autre voiture.
Distraitement, elle balança son sac sur le siège, déroula sa longue écharpe,
enleva son manteau, soupira… Elle jeta un regard dans la vitre qui faisait
office de miroir. « Quelle tête ! J’ai encore dû galoper…, un bisou aux enfants
encore endormis, maquillage à toute vitesse, un brushing en 3 coups de brosse,
un nuage de parfum, pas de petit café…quelle vie…pas rien de vouloir jouer les
wonderwoman… »
Femme libérée bien avant la chanson de Cookie Dingler !
Elle attrapa son bouquin et plongea dans la lecture comme on plonge tout au fond
de l’eau pour oublier….
- Que lisez-vous qui semble vous passionner autant ?
Elle ne haussa même pas un sourcil. La question fut répétée quelques secondes
plus tard. Ah, bon, c’est à elle qu’on s’adressait. Et qui osait ainsi
l’interrompre ?
Lentement, elle tourna la tête. Ils étaient deux. L’un, petit à lunettes,
souriant déjà …l’autre, l’autre…. Des yeux pétillants d’un bleu si limpide, un
sourire qui vous fait chavirer avant même de réaliser ce qui vous arrive…
Elle se mit à trembler, ses mains se glacèrent et elle eut l’impression que le
sol se dérobait sous elle…
Il fallait répondre vite, très vite…
- Oh, rien de bien intéressant, juste une biographie…
Et justement, si, tout allait devenir intéressant…
Les questions se bousculaient déjà:
- Une biographie de qui, allez, dites-moi !
- Devinez qui peut m’intéresser ainsi !
- Un peintre ?
- Raté
- Un écrivain ?
- Raté
- Un compositeur peut-être
- Oui
- Alors là, je suis sûr : Mozart
- Bingo…
Elle se demanda tout à coup ce qu’il lui prenait de jouer ainsi à ces
devinettes, comme une gamine.
Tout à coup, la conversation prit une autre tournure. C’était comme s’ils
étaient seuls au monde. Cela fait un peu éculé comme expression, mais c’est
vraiment ainsi que ça se passe dans ces cas là.
Ils avaient « leur » concerto, le 21 pour piano…ils ressentaient les mêmes
émotions, ils partageaient les mêmes convictions… « Non, Mozart n’est pas un
petit ange qui compose une musique plaisante, non, il y a autre chose de bien
plus grave… »
Et ainsi, pendant des semaines, ils se retrouvaient à la même place, dans le
même wagon, avec ou sans autres passagers, peu leur importait. Ils parlaient de
Mozart, ils parlaient de leur vie, de leurs déceptions, de leurs rêves…Ils
tissaient leur vie future.
Un jour, ils en étaient sûrs, leur rêve se réaliserait : vivre ensemble, par la
musique, pour la musique, dans une fusion indéfinissable. Ils y arriveraient,
eux, à ne pas sombrer dans la routine, à ne pas laisser au temps faire son
entreprise de démolition…
Ce n’était pas rien de vouloir vivre ses rêves. Cela ferait du mal autour
d’eux…justement, à ceux qu’ils aimaient encore…
…. Et puis, l’accident….
Klara ferma les yeux, ne plus penser, repousser cette douleur qui la rongeait
encore et encore.
Plus rien ne serait comme avant … Etait-ce d’ailleurs encore vivre ?
Le concerto 21 était interdit…Les livres, les disques … tous les souvenirs au
fond d’une malle.
Klara repensa à l’appel téléphonique, oui, elle allait venir, mais avant, elle
avait un voyage à faire, un voyage en deux étapes avant d’arriver à Madrid où
Clémence l’attendait.
Klara jeta un sac de voyage sur le lit, elle y entassa pantalons et pulls,
quelques tenues plus habillées – on ne sait jamais- puis elle ouvrit un petit
tiroir, elle hésita longuement. Finalement, elle prit son lecteur de CD
portable, un vieux bazar, un cadeau… bah, il ferait l’affaire, au moins on ne
lui volerait pas. Elle se dirigea lentement vers l’étagère à CD…
Une douleur atroce lui tordit le ventre, elle prit pourtant le 21° concerto pour
piano. Elle glissa le tout dans son sac.
Sa veste, vite, vite, son sac à main, ne plus se retourner….
« Je préfère encore le train à l’avion, cela me donnera un peu plus de temps … »
Klara prit son billet à la gare.
Les anciennes habitudes reviennent vite ! Un coin tranquille, dans le sens du
voyage. Installée confortablement, elle prit le dernier livre qu’elle venait
d’acheter : « 1791 La dernière année de Mozart »
Son voyage commençait à Bruxelles, elle allait à Berlin.
Elle devait revoir la ville où elle avait été si heureuse, elle voulait revoir
Checkpoint Charlie, la porte de Brandebourg, l’église du souvenir, la Kudam…
Son voyage l’emmenait ensuite à Salzbourg. Là, c’était pour conjurer le sort :
revoir la ville avec des yeux émerveillés, en prenant le temps, en entrant dans
la vie de Wolfgang…la forteresse de Hohensalzburg, la cathédrale, le cimetière
Peterfriedhof, la Getreidegasse, les maisons des Mozart…
Maintenant elle pouvait aller à Madrid…
Le périple avait été long, douloureux parfois. Les souvenirs se réveillent
parfois avec une force insoupçonnée…
L’Espagne….tiens, au fait, Mozart est-il allé en Espagne ?
Non, mais à Berlin, oui, en 1789….
La nuit avait été longue… et un peu chahutée. Klara sortit enfin son vieux
lecteur de CD, elle plaça doucement le petit rond de plastique qui représentait
toute sa vie…, referma le couvercle, ferma les yeux…
L’allegro … un souffle léger, si léger… elle ouvrit les yeux : il était là…
- Je voulais juste savoir si on m’aime encore…
- Oh, oui, on t’aime encore et encore, Wolfi.
Il partit dans un grand éclat de rire...
Le train entrait en gare …
L’andante…. le néant.
« C’était surréaliste: un visage intact, plein de bonheur…un sourire saisi en
plein vol … les dernières notes de l’allegro se répétaient à l’infini… »
Atocha 11 mars 2004.
Clémence
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13/04/2006