PAS UNE LARME…

- C’est pas possible, tu enterres tes parents et tu ne verses pas une larme !
- C’est mon problème, cela ne te regarde pas.
- Si, ça me regarde, tu es égoïste, tu n’aimes pas les gens, tu n’aimes que toi !
- Mais non, c’est encore ta manière de me voir, de me juger…de vouloir imposer ta manière d’être !
- T’es vraiment cinglée, quand on enterre ses parents, on pleure, décidément, tu ne fais rien comme tout le monde !
- Tout le monde, la belle affaire…
- Ca y est, Madame recommence…
- Baisse le ton, s’il te plaît….dit-elle d’une voix basse mais ferme.

Puis brusquement, elle tourna les talons, plantant là, devant cette déchirure dans la terre, le peu de famille qui lui restait, quelques amis, de vagues connaissances, les fleurs et le curé.
Non, elle n’était vraiment pas comme tout le monde, et alors…
Non, elle ne pleurait pas quand les autres pleuraient, et alors …
Elle sentait la colère monter, l’emporter, elle savait qu’Il la provoquait, que c’était sa façon à Lui de pouvoir libérer ces propres démons…. Mais cette fois, Il n’y parviendrait pas. Ni cette fois, ni jamais plus d’ailleurs.

Le vent cinglant de ce petit bout du monde lui piqua aux yeux ; non, elle ne pleurait pas, elle avait juste ses yeux irrités par le vent. Elle releva le col de son manteau noir. Noir, pas en signe de deuil, mais parce qu’elle s’habillait très souvent en noir. C’était ainsi. On lui reprochait assez souvent !
- t’as rien d’autre dans ta garde-robe ?
- ça t’amuse de jouer les veuves ?
- un brin de couleur te rendrait moins sévère !
- pourquoi tu choisis tout en noir, la vie n’est pas assez moche comme ça ?
- etc, etc…
-
Et alors, elle ne pleurait pas quand il le fallait, elle s’habillait en noir, … qu’allait-on lui reprocher encore ?
Oh, beaucoup de choses… Par exemple, à un des moments les plus douloureux de sa vie, sa belle-sœur qui lui balança : « On ne quitte pas son mari comme ça et quand on a des enfants, on se sacrifie…. »
Elle ne l’avait toujours pas digérée… cette période de sa vie. Et des séances chez un psy n’arrangeraient sûrement rien puisque tous les protagonistes de cette lamentable histoire étaient décédés. De plus, ses enfants, adultes aujourd’hui, approuvaient son choix.
Bon, assez de vilaines pensées. Elle ajusta sur son épaule la poignée de son sac. Elle releva une mèche brune filetée de gris…Ses talons claquaient. Décidément, son pas n’avait rien perdu de fermeté… D’ailleurs, on lui rappelait souvent que le bruit de ses pas dans les couloirs annonçaient plus fidèlement son arrivée que les trompettes d’Aïda…

Marcher, marcher, atteindre la voiture. Il lui fallait à tout prix chasser ses noires pensées.
Pol, un ami fidèle, lui avait conseillé une technique douce : se remémorer très vite une image qui évoquerait la sérénité, de paix de douceur…
- Allez, je te montre, on essaie, juste pour le fun…assieds-toi
- Ok
- Ferme les yeux
- Bon…
- Tu respires, lentement, tu voyages dans le temps
- …
- Dans l’espace
- …
- Dans un espace qui t’est cher… tu vois des images défiler…des moments de ta vie où tu te sens bien…
- Nooooooon, nnnnnnnon, arrêtes !
Sa voix devint aigue… elle pâlit en quelques secondes et s’effondra, inconsciente…
A son réveil, un flot de larmes qu’elle crut intarissable…elle pleurait un trop plein d’émotions retenues depuis trop d’années.
- Non, Pol, ne recommences jamais cela…jamais, tu entends !
- Pourquoi ?
- Parce que…
- Parce que… mais encore
- Parce que je n’arrive pas à trouver une image qui ne me renvoie immédiatement à des moments douloureux, c’est ainsi.
- Bon, promis, je ne recommencerai pas ce truc idiot pour toi, mais il faut que tu te trouves quelque chose pour chasser tes vilaines pensées… lui dit-il tout doucement
- Promis.

Et ce « truc », elle le trouva bien vite. Depuis sa dernière intervention chirurgicale, elle ne savait plus chanter. Cela l’a rendue malheureuse tout un temps, puis elle dut bien s’y faire. Alors, elle se mit à siffler… Elle sifflait dans sa voiture, dans sa salle-de-bain, au jardin…à chaque fois qu’elle était sûre que personne ne l’entendait. Et elle sifflait quoi ? un petit air de Mozart.
Au début, c’était juste quelques mesures. Quelques mesures de compositions archi connues : quelques petites notes de « La petite musique de nuit » dans la salle-de-bain, au petit jour, un petit bout de l’ouverture des « Noces de Figaro » sur l’autoroute, la 40° symphonie en attendant dans un embouteillage… ah, la 40°, ça lui rappelait un souvenir lointain, Jack, un ami d’école s’était marié et avait choisi cette musique comme marche nuptiale…Au fond, qu’est-il devenu, Jack ?...et encore, la 41°symphonie « Jupiter » Très drôle, un jour de cafard, un collègue lui glissa à l’oreille : « Ecoute la 41°, ça te regonflera le moral, c’est plein d’énergie… » ainsi donc de quelques mesures en mouvement entier, Mozart lui apportait la sérénité …

Mais ce petit truc, allait devenir époustouflant !
Cela arriva un jour alors qu’une attente se prolongea… « Oh, juste un petit retard, la personne que vous attendez a eu un petit contre temps, elle ne devrait plus tarder… »
Même pas un petit café. Rien à se mettre sous les yeux, pas un prospectus, pas une seule revue et elle avait oublié d’emporter un livre. Elle s’en voulait, ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas glissé, comme à chaque fois qu’elle quittait la maison, une petite biographie de Mozart. Ainsi le voulait le destin.
Elle se cala sur son siège, et bascula la tête vers l’arrière, jusqu’à en toucher le mur. Elle ferma les yeux et tenta de faire le vide. « Je n’y arriverai pas encore, mes fantômes vont encore surgir, me tourmenter… » Mais curieusement, rien ne se passa, ni dans sa tête ni ailleurs. Le silence était là, total, rassurant….
Tout à coup, les premières notes ….l’andante du concerto 21, étrange, harmonieux, état d’apesanteur…rêverie… une lumière bleue envahit doucement son corps et tout l’espace, il n’y avait plus rien, rien que cet andante mystérieux…le piano, la flûte, les violons, les cors….
Surréaliste : pas un bruit dans cette pièce ni en dehors, la musique EST dans sa tête… les dernières notes….la paix.
Elle se leva, elle n’avait plus rien à faire en ces lieux.
Voiture, contact, autoroute, accident, bouchon, les véhicules sont à l’arrêt, les gens sortent, bavardent. Elle resta sur son siège. Pas de souci, elle a tout son temps. Elle s’étire, appuie bascule sa tête en arrière, ferme les yeux. Le concerto 21 reprend là où il s’était arrêté. Le thème est vif, le dialogue cordes et vents, le soliste, le dialogue cordes et vents…une envolée de soie, se satin, de couleurs chatoyantes, une sérénité d’une profondeur infinie ….Cette musique dans sa tête était devenue sa drogue, douce certainement, mais sa drogue….fermer les yeux, laisser entrer SA musique, devenir sa musique….

Elle était maintenant arrivée près de sa voiture. Tout était clair. Ne plus réfléchir, ne plus se tourmenter, ne plus vouloir plaire à celle-ci, à celui-là, ne plus dire oui alors qu’elle pensait non… ne plus, ne plus….Elle avait suffisamment fait pour rester dans les normes, normes qui n’étaient pas les siennes. Elle avait donc toujours ramé à contre courant de sa propre destinée.
Contact, un mouvement vers l’autoradio, mouvement suspendu…elle avait lu cela quelque part, dans quel bouquin donc…, Constance, la première qui aurait chanté « Et incarnatus est »…lumineux, ce solo de soprano, il lui coupait le souffle…la sérénité, la paix, la voie qui s’ouvre si simple, si belle !

En moins d’une heure, elle était arrivée devant sa maison. Ne plus réfléchir : entrer, aller dans la chambre, emporter quelques vêtements faciles –pour le reste, on verrait plus tard – des chaussures confortables, son énorme pull-over blanc, compagnon de tous les moments, de toutes les intempéries, une veste matelassée, voilà, un tour par son bureau, le chargeur du GSM, et puis, tous ses cd, tous…jamais ils ne la quitteraient. Et puis, le coffret, celui qui contenait ses plus tendres souvenirs : les vieux 33 tours : son premier Mozart, le 21 et le 22 avec sa superbe pochette, sa plus belle histoire d’amour.
Un dernier regard, adieu…. Ne surtout pas se retourner. Surtout pas.

Pas une larme, rien. Dans sa tête, son cinéma, elle riait en pensant à la tête qu’Il ferait. Il se dirait que c’est encore un coup de tête, un coup de ses folies cycliques… qu’elle reviendrait, que tout serait comme avant…Oui, mais elle, elle connaissait maintenant le scénario par coeur: (lui) un verre en trop, (lui encore) une phrase assassine, (elle) des paroles apaisantes et (lui) la colère qui éclatait. Inévitable, puis (lui) les excuses, (lui) un cadeau et cela lui donnait le droit, pensait-Il de recommencer, de tout se permettre…

Se concentrer sur la route, attention à ces virages en épingle à cheveux, rétrograder, quatrième, troisième, deuxième, ok, ça passe, troisième, quatrième, l’autoroute, tout va bien.

Là, doucement, ouvrir la porte à ses souvenirs…ses espoirs déçus, cette vie à recommencer, à assumer, la fin de cet amour-passion que le temps n’avait pas su abîmer, l’ascension professionnelle, la trahison, non, les trahisons, celles dont on s’en remet tant bien que mal et celle qui vous laisse anéantie à force des « pourquoi » sans réponse auxquels se succède le « comment » de la guérison.

Elle voulait le concerto pour clarinette, ce fut le quintet qui s’offrit à elle. KV 581…Elle se rappelait la longue route pour aller écouter ce concert, (le 3°)….Mariakerke, la petite église des Dunes, un 20 novembre….une lumière d’une douceur ambrée….L’allégro de construction si légère, le larghetto, intemporalité extrême, un regard, des yeux rivés l’un à l’autre…poésie évanescente, surnaturelle… la musique est là, dans la petite église, dans sa tête, dans ses souvenirs. Elle se déploie…semble ne plus jamais vouloir finir. Le troisième mouvement, la quatrième, le quatrième l’affolait : A-A-A-A-B-A-B-A et puis la clarinette….les dialogues qui l’affolaient. Il lui avait fallu du temps pour comprendre cette construction : sublime…
Direction Lyon…
Pas de souci, la traversée par le centre, elle connaissait….
Orange, quitter l’autoroute, un petit détour, Gordes, s’arrêter chez Maxime : « Désolée, Maxime, je ne peux pas, tu es gentil, tu veux t’occuper de moi, je te crois, c’est au-dessus de mes forces, oui, je sais que la maison est là, qu’elle m’attends, qu’un fauteuil sera toujours au coin du feu et l’autre en bord de piscine, je sais qu’elle est superbe cette piscine et que je voudrais y plonger et même m’y noyer, mais je ne peux pas, ni la voiture, ni rien, ni la lumière du Luberon,je ne peux pas, je suis désolée, désolée… »
L’autoroute, Avignon, La Sainte-Victoire, une pensée pour son ami peintre.
La clarinette….le 4° mouvement, lancinant… il allait encore l’affoler longtemps ?
Pourquoi cet itinéraire plus long ? oui, pourquoi… « Parce que je veux voir autrement….qu’avant »
Florence, 3 jours : un film, 2, 3 dans les yeux, je repars, j’ai ma réserve d’images pour mes souvenirs tous neufs…
Je veux revoir Voltera et San Geminiano et ses tours médiévales, je veux revoir Sienne et sa Piazza del Campo et je veux me fondre dans le Crete : Asciano, Monte Oliveto Maggiore, San Quirico d’Orcia,… ma Toscane de toujours…
Un petit chemin, la voiture reste en bas, les cyprès me conduisent au sommet de la colline, le ciel est bleu comme cette lumière qui m’a envahie avec l’andante, quand la musique m’est venue la première fois, des petits flocons blancs s’y bousculent, courant plus vite les uns que les autres…

La terre ocre, les oliviers, les pieds de vigne… je reviens, je rentre chez moi.
Le rondo du 22° concerto me conduit.
Ma vie commence…enfin…

San Quirico d’Orcia
Printemps 2006-04-14


 

Clémence

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