Une
Passion à la Clef...
Antoine était en retard et il pressa le pas... Ces couloirs de métro étaient
interminables et la chaleur suffocante. En cette heure de pointe, des grappes
humaines, épuisées par leur journée, bourdonnaient, s'entrechoquaient, s'évitaient,
se bousculaient pour mieux repartir tête baissée vers la destination finale,
banlieue ou arrondissement.
Il aurait dû quitter plus tôt son bureau mais au dernier moment, il n'avait pu
échapper au coup de fil de son meilleur ami et à la sempiternelle question :
"Qu'est ce que tu fais, ce soir ?" Antoine avait dû alors trouver une
excuse pour justifier son refus de l'accompagner en "disco", comme il
disait. Ils étaient tous deux célibataires et ils leur arrivaient fréquemment
d'accorder, le temps d'une soirée, leur solitude... Antoine, la plupart du
temps, s'en accommodait fort bien...
Car il avait un secret ou plutôt un "jardin secret" dont il
n'entretenait personne… Il aimait passionnément la Musique et par dessus
tout, il adorait chanter... Mais pas n'importe quelle musique. Pour lui, seule
la pureté de celle de Wolfgang Amadeus
Mozart inspirait à son corps les élans
du cœur…
Il avait cherché longtemps dans son quartier, une association, une chorale qui
lui permettrait de pénétrer dans l'univers enchanté de ce compositeur entre
tous vénéré. Et c'est par le plus grand des hasards qu'un jour, il avait
remarqué une petite annonce sur la porte de l'église qu'il fréquentait régulièrement
: "Le Chœur de L'Enclos cherche chanteurs pour répertoire XVIIIème".
Antoine n'en avait pas cru ses yeux, tant il était heureux. L'audition s'était
bien passée et il n'avait trouvé que du plaisir à l'apprentissage du chant.
Depuis deux ans maintenant, deux fois par semaine, il avait rendez-vous avec le
Bonheur...
Perdu dans ses pensées, Antoine faillit louper sa correspondance...
Il avait acquis une solide formation musicale dès sa plus tendre enfance et s'était
essayé quelques années à l'étude de la clarinette, l'instrument à vent préféré
de Wolfgang. Mais il avait dû renoncer bien vite à l'espoir caché d'être un
jour un "bon" musicien... Restait le plaisir de jouer de temps à
autre et surtout, celui d'écouter inlassablement les chefs d’œuvres que
Mozart avait consacrés à cet instrument. Oeuvres impérissables de perfection
et de sérénité, tel le Concerto pour clarinette et orchestre, en La majeur,
aux sonorités si douces. Celui-là, Antoine l'adorait et tenait cette oeuvre
comme l'un des sommets du génie du Maître…
Il répétait souvent dans sa tête cette partition qu’il avait tellement étudiée...
Grâce à elle, Antoine savait comment échapper aux jours un peu difficiles,
quand le monde semble aller à contre courant... Il entrouvrait alors l'univers
des sons
mozartiens. Et la Musique coulait, chaque fois, telle une fontaine de
joies... Parfois, il se prenait même à rêver qu'il aurait pu être, lui
aussi, l'Ami d'Amadeus...
Musicien sans réel talent, il était toutefois doté de facilités vocales.
Dans le chant
mozartien, il était le Ténor amoureux... Ferrando, Ottavio ou
Pamino... Antoine sourit…
Encore quelques minutes et il retrouverait ses Amis choristes dans une atmosphère
toute chaude de vie ; ce soir, la répétition serait consacrée aux parties
"Confutatis" et "Lacrymosa" du Requiem, cette Messe des
morts commandée par un mélomane anonyme, commencée par le Maître mais achevée
par l’élève… A la seule évocation de la pureté des notes qui bientôt s'élèveraient
au dessus de lui, Antoine frissonna. Dieu ! Que cette partition était belle, en
équilibre parfait sur l'abîme de la mort. Les trompettes funèbres, les sons
aigus ou graves, les notes s'égrenant comme de l'eau et les voix qui s'épanouissent
comme des bulles. Le grand fracas et puis le silence...
Antoine sursauta et bondit sur le quai ; il n'avait plus une minute à perdre,
et grimpa deux par deux les marches de l'escalier roulant. Il fut saisi par le
courant d’air glacial de cet hiver interminable qui s’engouffrait dans le
passage. Plus que quelques mètres et il atteindrait la sortie.
Mais il ne put aller plus loin. Brusquement, le Temps s'arrêta et tout devint
doux et simple...
Légèrement appuyée contre le mur, paupières closes, une toute jeune fille
jouait de la clarinette. Elle interprétait avec talent le deuxième mouvement
du Koechel 622 et paraissait transfigurée par le plaisir ... Son visage était
pâle et sa respiration douce. Ses lèvres, collées à l'instrument,
murmuraient des mots et le timbre de la clarinette était un pathétique appel
d'amour. Les sons du Concerto l'enveloppaient tendrement dans un halo de paix.
Antoine était tétanisé. Il s'approcha de l'étui posé à terre dans lequel
la musicienne avait épinglé un petit mot : "Dis moi que tu m'aimes et je
te jouerai tout ce que tu voudras", Woferl.
Antoine frémit. Il n'avait jamais rien entendu de plus beau. A la fin de
l'Adagio si élégant et si léger, elle ouvrirait les yeux, elle le regarderait
et elle lui sourirait, il en était sûr.
Il lui semblait d'ailleurs n'avoir vécu jusqu'ici que pour cet instant précis,
cette naissance d'un ordre du monde tel qu'il l'avait rêvée…
Elle était belle. Libérant une mèche de ses cheveux, un ruban de soie bleue
s'échappa et tomba sur le petit chien pelotonné à ses pieds dans un grand
fichu, couleur de soleil.
Antoine éprouva brusquement, pour la clarinettiste, une tendresse infinie et il
en eût un si ardent désir qu'il fut surpris par sa propre violence. Mais il ne
fit pas le moindre geste, de peur de la troubler.
Le deuxième
mouvement s’achevait… Antoine eut alors un doute, qui se transforma aussitôt
en certitude. Il fit un pas vers elle, posa doucement la main sur son bras et
lui dit doucement : « Pardonnez moi, mais n’êtes-vous pas cette jolie
sauvageonne qui m’a arraché il y a quelques mois mon walkman ? J’écoutais
justement ce Concerto interprété par Sabine Meyer ! »
Les joues de la jeune fille s'empourprèrent immédiatement mais devant le
regard émerveillé d'Antoine, ses yeux étincelèrent.
Antoine sut alors qu'il n'y aurait plus jamais de "jardin secret" car
son âme pétillait de gaieté…
Une petite musicienne inconnue venait, sans le savoir, d'entrer pour la Vie dans
le Coeur d'Antoine...
Marie
O.
Tous droits réservés. © 06/02/2004