Le
perruquier de Mozart :
Le brouillard avait du
mal à se lever. Constance alla vers la cheminée et remit une bûche sur les
braises à peine rougeoyantes qui fumaient légèrement. Elle prit un châle et
s’installa à la table, jonchée de papiers, de lettres et surtout de factures
qu’il fallait payer.
Voilà deux semaines que Wolfi était parti. Inhumé presqu’à la sauvette.
C’était la faute à ce temps de chien qui n’en finissait pas. Certes elle
était entourée de ses sœurs, des amis et des élèves de Wolfgang, mais comme
on est seule au petit matin quand on entame un veuvage après une telle vie
d’amour, de bonheur et de fantaisie…
Quatre coups sourds à la porte la firent sursauter. Elle repensa au
Commendatore « Ta, Ta, Ta, Ta ». Le temps de reprendre ses esprits elle alla
ouvrir et aperçut un jeune homme emmitouflé dans une cape. Visiblement il
faisait froid en ce cinq janvier 1792.
- « Madame Mozart ? J’ai reçu pour mission de vous apporter ce pli. Vous ne
me devez rien, mon commenditaire a fait le nécessaire…et largement ». Il
tourna les talons et disparut aussitôt.
- « Encore une lettre de fournisseur. Au bout du compte c’est encore moi qui
vais payer ses largesses… » se dit-elle.
Constance retourna à sa table et regarda la lettre. A contre-cœur elle se décida
à l’ouvrir.
- Déjà un bon point, pensa t-elle ce n’est pas une facture et elle entreprit
de lire cette écriture serrée et fine ou les cursives tracées à la plume
avait un certain coté artistique.
Madame,
Vous me connaissez à peine, mais je suis venu à de nombreuses reprises à
votre domicile lorsque vous résidiez à Vienne. Je sais que vous m’avez peu
remarqué ainsi que votre regretté mari mais je mettais tout mon cœur à faire
le travail pour lequel vous me payiez.
Souvenez vous, Madame, j’étais le perruquier du grand Mozart.
Je dis bien j’étais
car quand vous lirez ce mot je ne serai plus. J’aurais rejoint votre défunt
époux dans le monde où la peur n’existe pas, où les hommes sont égaux et où
les défauts et les tares disparaissent.
Souvenez-vous, Madame. Avez-vous eu l’occasion d’entendre ma voix
quelquefois ? Non, bien sur, et votre mari non plus. Et pour cause…je ne
parlais jamais. Vous allez me juger bien ridicule mais je zozotais. Et zozoter,
c’est à dire avoir un "seveu" sur la langue, c’est impensable
pour un perruquier.
Imaginez la perte de crédibilité pour les clients :
« Il a un cheveu sur la langue, ah, ah. Brouterait-il les perruques à son
repas ? Est-il tellement flagorneur qu’il les lèche, etc, etc… »
Je vous passe les quolibets dont on m’aurait affublé. Et pourtant je
l’aimais mon métier. Presqu’autant que la musique de votre époux.
Voilà sept jours que j’ai appris son décès. Je me suis alors rendu au théâtre
pour entendre sa « Flûte enchantée » que l’on joue encore. Et là j’ai
compris que j’avais raté ma vie et qu’il ne me restait plus qu’à gagner
l’autre monde…
Lorsque j’ai vu cet oiseleur hirsute j’ai compris que si j’avais eu le
courage de parler devant votre mari c’est mon gazouillis qu’il aurait
reproduit dans la bouche de Papageno.
Un oiseleur zézéyant n’est-il pas plus oiseau que ses propres oiseaux ???
Son costume emplumé n’aurait-il pas été plus seyant quand on l’aurait
entendu zozoter ? Bien sur que OUI ! ! ! Et moi je serai passé à la postérité
avec votre mari. On aurait alors dit « Mozart s’est inspiré du zozotement de
son perruquier Johan Carl Schwartz qui avait un cheveu sur la langue, (ça ne
s’invente pas) pour créer le rôle de Papageno l’oiseleur ».
Et voilà j’ai raté ma vie en me murant dans le silence et j’ai sabordé
mon passage à la postérité.
Puisse mon passage dans la vie éternelle me donner de réparer mes erreurs en
retrouvant votre mari.
Émue, Constance referma la lettre et essaya de se souvenir. Impossible de revoir
le visage de cet être tellement discret qu’il en était transparent. C’est
vrai qu'il aurait pu atteindre la postérité.
C’était une idée géniale. Elle se souvint alors de la ponctualité extrême
de cet homme qui, souvent, dérangeait Wolfgang pour le coiffer et l’apprêter.
Seule sa géniale idée était en retard.
Constance se leva, s’approcha du prie-Dieu, s’y agenouilla et pleura
doucement en priant. Le petit bruit que faisait son nez lorsqu’elle reniflait
semblait être un gazouillement d’hirondelle. Elle ne s’en aperçut pas.
Olivier-Ange
H.
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